Au moment même où la présidente de Bioastra Technologies discutait de résilience, François Legault demandait une pause de trois semaines pour les entreprises non essentielles.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Une journée de bouleversements. Encore une. « Ça fait des jours que je dors peu, ou mal », a reconnu Sumitra Rajagopalan, présidente et fondatrice de Bioastra Technologies.

Fondé en 2008, le petit laboratoire de Montréal, qui emploie une vingtaine de chercheurs et ingénieurs, met au point des polymères et des matériaux composites intelligents, notamment pour le secteur médical.

Le premier contact avait été établi lundi en matinée, alors que Sumitra Rajagopalan était encore à la maison, « un téléphone dans une main et du sucre dans l’autre ». Elle tentait alors de faire une expérience scolaire avec son garçon de 11 ans – qu’elle le veuille ou non, elle est vouée aux laboratoires !

La conversation a repris à 13 h. Le thème : la résilience et l’art de transformer l’adversité en occasions.

« Mais là, je pense que l’optimisme est un peu mis à l’épreuve », admet-elle.

Quand on travaille au coude à coude dans un laboratoire, il est difficile de respecter la règle d’une distance interpersonnelle de deux mètres, relève-t-elle.

Pour gérer un laboratoire dans ces conditions-là, ça va prendre une grande créativité.

Sumitra Rajagopalan

Elle limite dorénavant à six le nombre de chercheurs dans le laboratoire. Les autres travaillent à partir de leur domicile. D’où la leçon.

« On a compris que le développement technologique, ce n’est pas uniquement le travail au lab. Ça nous a pris une crise pour le découvrir. L’analyse des données, la conception, les cahiers de charges peuvent se faire hors contexte. Peut-être qu’on va sortir de ça beaucoup plus efficaces. »

On le voit, l’optimisme ne tarde pas à rejaillir. En la matière, elle prend exemple sur Winston Churchill, qui s’y entendait quelque peu en matière de crise. « Au pire moment de l’Angleterre, il a mis l’emphase sur la communication. »

C’est-à-dire donner l’heure juste et projeter l’espoir au-delà des obstacles immédiats.

« Mon approche, c’est de voir à long terme. On va tous sortir de cette crise. En septembre, il y aura un monde d’après la COVID-19, différent d’avant. Positionnons-nous pour l’après, sortons de cette crise grandis, et d’ici là, trouvons les meilleurs moyens de survie. »

Puiser dans sa culture

Née en Inde, Sumitra Rajagopalan a aussi puisé dans les écritures traditionnelles de la Bhagavad-Gita. « Je les lis souvent, ces temps-ci, et ma mère est très contente que je revienne à mes racines ! »

Selon la voie du Kharma Yoga, il faut se « défier des fruits de nos actes », fruits sur lesquels nous n’avons aucune prise.

Tout ce qu’on peut faire, c’est miser sur nos actions, sur le processus. On doit se détacher du résultat. On se concentre sur la partie sur laquelle on a le contrôle.

Sumitra Rajagopalan

« Je dois juste garder le cap », résume-t-elle.

Elle avait déjà pris une leçon de résilience en 1993, quand elle a séjourné à Saint-Pétersbourg pour étudier la chimie et les sciences des matériaux – deux ans plus tôt, la ville s’appelait encore Leningrad. « Chaque résidant est un survivant, ou un descendant de survivant. » Beaucoup ont traversé le siège de 900 jours durant la Seconde Guerre mondiale et ont subi la poigne de fer de Staline. Au plus fort de la famine, ils n’ont jamais délaissé leurs institutions culturelles, souligne-t-elle.

Encore un test

L’entretien téléphonique était à peine terminé que la réalité testait à nouveau sa philosophie. « Nous sommes dans l’obligation de fermer les labos pour trois semaines », a-t-elle indiqué par courriel à 13 h 55.

Elle venait d’apprendre que pendant notre conversation, le premier ministre Legault avait demandé une pause de 21 jours pour toutes les entreprises non essentielles.

« Un petit ralentissement, a-t-elle tempéré. Nous allons achever les travaux en cours aujourd’hui, livrer ce qui est livrable aux clients et faire le reste à distance à partir de demain.

« La stratégie ne change pas – si c’est juste trois semaines, nous allons nous en sortir. »

Nous ne nous rendrons jamais, avait dit Churchill.

Et aussi : si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer.

Appel à tous

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