L’homme qui a défendu le voyagiste Sinorama devant les médias, Claude Landry, dit aujourd’hui qu’il a été très naïf. Il croit maintenant que les dirigeants ont probablement commis une fraude et caché des millions.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Ces propos percutants sont tirés de l’interrogatoire de l’homme réalisé par le syndic de faillite de Sinorama dans le cadre de son enquête. Hier, nous faisions état de plusieurs éléments troublants ayant émergé de l’enquête (double comptabilité, transactions en argent comptant et interrogations entourant le coffre-fort).

Claude Landry a commencé à travailler pour le compte de Sinorama au début de 2018. Il a brièvement porté le titre de vice-président de l’entreprise et a été coresponsable de la publicité1. Durant la crise qui a suivi la publication de l’enquête de La Presse, le 3 mai 2018, Claude Landry a joué le rôle de porte-parole de Sinorama auprès des médias.

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« J’ai été très naïf. Dans le feu de l’action, je les croyais, je voyais une conspiration. Le monde se ligue contre eux [nourri par leurs concurrents], ce sont des Chinois. Tu te plonges dedans, tu joues à l’autruche et tu ne réalises pas. Tu es dans le feu de l’action, tu veux les aider, tu penses qu’ils ont raison », explique Claude Landry.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Landry a commencé à travailler pour le compte de Sinorama au début de 2018.

« Maintenant, mon opinion, c’est oui, ils ont probablement fraudé, ils ont probablement… Ils se sont sauvés avec quelques millions, et il y a sûrement des millions cachés ailleurs », a-t-il dit à Philippe H. Bélanger, l’avocat du syndic PwC qui l’a interrogé en octobre 2019.

Pourtant, après le reportage du 3 mai 2018, Claude Landry avait un tout autre discours. La Presse affirmait alors que l’agence connue pour ses voyages à bas prix en Chine publicisés par la comédienne Guylaine Tremblay avait un énorme trou dans ses finances.

De plus, on y révélait que l’Office de la protection du consommateur (OPC) avait entrepris des vérifications pour s’assurer que Sinorama n’utilise pas l’argent des clients à des fins autres que celle prévue par la loi, soit le paiement de leur voyage, et non pour réserver les voyages futurs d’autres éventuels clients.

Cinq jours après la publication, soit le 8 mai, Claude Landry affirmait dans un communiqué que La Presse faisait des « insinuations mensongères » et que Sinorama, au contraire, avait une situation financière saine.

Volte-face

Lors de l’interrogatoire du syndic, en octobre 2019, Claude Landry explique sa volte-face. Au début, il disait croire sincèrement que les dirigeants Simon Qian et Martine Jing étaient prêts à se conformer aux règles de l’OPC. Il a alors demandé à la firme comptable Raymond Chabot Grant Thornton de les accompagner pour mettre de l’ordre dans les finances de l’entreprise.

« Quand the shit hits the fan [à la suite de l’article], ç’a été un apprentissage accéléré. C’est là que je commence à comprendre la loi de l’OPC. Et je pensais sincèrement qu’ils étaient prêts à la respecter, puis à être accompagnés par Raymond Chabot pour rectifier le tir. »

Mais petit à petit, le doute s’installe, laisse-t-il comprendre.

[Les dirigeants] avaient toujours de bonnes raisons. Ils disaient : “Oui, mais t’sais, Claude, c’est important qu’on puisse acheter les voyages à l’avance, sinon on ne pourra jamais offrir le prix qu’on a. On a toujours fait ça comme ça, on n’a jamais été chicanés avant.”

Claude Landry

Le PDG Simon Qian lui montre les transferts venant des filiales hors Québec pour le convaincre de la bonne santé de son entreprise. Mais la situation financière était opaque, raconte Claude Landry. L’entreprise n’avait étonnamment pas de chef des finances, seulement un comptable externe à forfait qui jouait un rôle qui pouvait s’y apparenter.

« À un moment donné, même avec Raymond Chabot, on cherchait à avoir des réponses du vérificateur de Vancouver, t’sais, puis c’était toujours un peu nébuleux, c’était comme difficile d’avoir des réponses. »

Au début de juin 2018, l’OPC a exigé que Simon Qian signe un document dans lequel il s’engageait à respecter strictement les règles du compte en fidéicommis des clients.

Cette exigence, que Simon Qian comprenait très bien, selon Landry, avait des conséquences immédiates pour l’organisation. Il fallait sans délai trouver de l’argent frais ne venant pas des clients, de l’ordre de 5 millions.

Selon Claude Landry, Simon Qian répondait : « Ah oui, oui, j’ai des amis en Chine, mais là, à cause des restrictions, des flux de trésorerie chinois, je peux pas… »

« Anyway, poursuit Landry, il avait toujours des très bonnes histoires, comme tu peux imaginer. Malgré ça, il continuait à le faire, il pigeait dans le pot du compte en fidéicommis. »

Situation financière difficile

Dès son arrivée au sein de l’entreprise, en janvier 2018, Claude Landry a senti que la situation financière était difficile, l’entreprise gérant les dépenses au compte-goutte, exclusion faite de la publicité, dont le budget était « astronomique ».

Sinorama cherchait du financement, notamment auprès de la « BDC » [NDLR : possiblement la Banque de développement du Canada], et cette recherche de financement fut le premier mandat de Raymond Chabot, avant l’article du 3 mai. Un projet d’émission d’actions en Bourse de 10 millions US était à l’étude, pour lequel Claude Landry dit avoir participé, à Montréal, à une rencontre avec des avocats de New York et des comptables de Floride. Le projet n’a pas vu le jour.

Devant l’imminence d’une faillite, vers la fin, Claude Landry dit avoir conseillé à Simon Qian de se préparer, ayant lui-même vécu une telle situation avec son entreprise La Fabrique d’images, il y a une dizaine d’années. « Simon, écoute, je peux te donner des conseils. Moi, je suis passé par là, évidemment notre VP n’a pas payé les TPS-TVQ, j’ai été poursuivi personnellement. Si j’ai un conseil à te donner, protège tes actifs. Il me fait : “Inquiète-toi pas, Claude, c’est réglé.” »

Aujourd’hui, Claude Landry dit remettre en question l’honnêteté de Simon Qian et Martine Jing.

1. L’expert en communication a d’abord travaillé comme directeur général d’iMedia, une firme externe qui gérait la publicité de Sinorama et dont Simon Qian était coactionnaire. Il dit n’avoir jamais vraiment été au service de Sinorama, même s’il y passait le plus clair de son temps avant la mise sous tutelle de juillet 2018 et qu’un communiqué de l’entreprise le désignait comme vice-président.

— Avec William Leclerc, La Presse