Depuis un moment, et particulièrement ces jours-ci, on parle beaucoup de pesticides.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

De leurs résidus qui se retrouvent sur nos aliments, des maladies qu’ils entraînent ou qu’on les soupçonne de déclencher, de leurs répercussions sur l’environnement.

Mais il y a une autre immense problématique, un autre grand volet de l’agriculture industrielle dont on oublie trop souvent de parler : les engrais chimiques en particulier et la destruction des sols, en général.

Au Québec, la situation est affolante.

L’agriculture industrielle est en train de ruiner notre richesse, celle qui est sous nos pieds, celle où on fait pousser ce qu’on mange.

Saviez-vous, par exemple, que chaque année, la couche de terres noires formidablement fertiles du sud-ouest de Montréal perd 2 cm d’épaisseur, alors qu’elle a 1 m de profondeur ?

Ce qui signifie que si l’on ne fait rien, on en a pour 50 ans, et encore.

J’ai appris cela en lisant ma collègue Daphné Cameron en avril dernier, mais la nouvelle, qui aurait dû tous nous faire bondir, n’a pas fait grand bruit. 

Relisez l’article « Agriculture : les terres noires menacées de disparition » 

Pourtant, il y a de quoi paniquer. Ces quelque 5000 hectares de super terres produisent 50 % de la production maraîchère de la province, en valeur commerciale.

Oui, la moitié.

La situation est tellement inquiétante que 14 entreprises agricoles se sont regroupées et ont investi 7 des 12 millions confiés à une équipe de chercheurs de l’Université Laval pour trouver des solutions et intervenir là où les terres sont les plus vulnérables.

« Et après, il faudra s’occuper de toute la vallée du Saint-Laurent, là où l’on fait des monocultures », m’a expliqué cette semaine Jean Caron, professeur au département des sols et de génie agroalimentaire, qui pilote le projet. Partout où l’on prend des dizaines et des dizaines d’hectares pour cultiver juste du maïs, juste du canola, juste du soja…

En gros, le problème est le suivant : l’agriculture mécanisée, avec engrais chimiques, où l’on fait pousser la même chose sur d’immenses surfaces, ne permet pas aux sols de vivre comme ils le devraient pour demeurer fertiles.

Pour bien vivre, les sols ont besoin de diversité. Et ils ont besoin que la matière carbonique qu’on leur retire leur soit retournée, par l’entremise du bon vieux fumier des anciennes fermes, par exemple, où il y avait et du blé et des vaches et des légumes et des poules et toutes sortes d’activités manuelles. Lorsque la terre ne se faisait pas trop malmener.

Actuellement, quand ils ne sont pas lessivés dans nos cours d’eau où ils abîment les écosystèmes, les engrais chimiques, massivement utilisés en agriculture industrielle, changent le pH des sols et déséquilibrent la flore microbienne et toute la vie qui s’y trouve.

Donc, à court terme, ces engrais permettent aux plantes de bien pousser, vigoureusement et efficacement. Et, oui, ils sont efficaces sur le plan du rendement. Mais, à long terme, les sols perdent ce qui les rend fertiles, en commençant par leur contenu en matière carbonique. Bref, on rend les sols dépendants à ces engrais. Et on perd nos bonnes terres.

Avant que l’agriculture industrielle avec ces additifs d’azote, de potassium et de phosphore ne soit déployée à grande échelle – ce qui est arrivé après la Seconde Guerre mondiale et surtout à partir des années 60 –, les sols consacrés à l’agriculture contenaient en général entre 4 % et 6 % de matière organique, explique M. Caron. Dans une forêt, où les feuilles et les arbres morts se décomposent et s’intègrent au sol, le contenu de matière carbonique peut atteindre de 6 % à 10 %.

Actuellement, les sols québécois ont au mieux 2 % de cette matière carbonique si essentielle pour nourrir les plantes, et au pire, 0,5 %.

***

Mais il n’y a pas que les engrais qui altèrent la nature.

Il y a aussi l’érosion, dont le vent et l’eau qui « lave » les sols, ce qui arrive particulièrement quand on dégage d’immenses champs. Et il y a aussi le labourage, qui déconstruit la structure des sols, expose des micro- et macro-organismes – comme les vers de terre – à l’air alors qu’il ne le faut pas. Et ce, surtout avec les méthodes actuelles, qui creusent plus profondément que jamais.

La bonne nouvelle dans tout ça, c’est qu’il y a moyen d’arrêter cette écodégringolade.

En utilisant des engrais naturels, notamment le fumier et les engrais verts, donc des plantes qu’on enfouit dans les sols. Il y a aussi la rotation des cultures, qui permet aux sols de se régénérer. Le tournesol permet au sol de se reposer, après avoir produit du blé, par exemple. Des plantes aussi diverses que la luzerne, le trèfle, les légumineuses peuvent ensuite chacune jouer leur rôle pour aider le sol à s’enrichir à nouveau.

***

Le défi, vous le comprendrez, est la transition entre le système agricole actuel et celui où l’on pourrait laisser des champs entiers en jachère pour leur permettre de se régénérer. Parce que, évidemment, on parle ici de diminution de production et donc de revenus.

« Les agriculteurs ont besoin de l’appui des consommateurs », explique Jean Caron.

Il devrait même y avoir des campagnes de promotion pour mettre de l’avant les produits solidaires des efforts des producteurs pour redonner vie aux sols.

Il faut inviter toute la société à participer à cet effort.

Parce que les agriculteurs ne peuvent pas faire le virage vers une agriculture responsable seuls. C’est un système, et donc tous les acteurs du système doivent décider ensemble de changer. Et les sols, c’est une richesse collective.

Il faut que, tous ensemble, l’on comprenne, pour reprendre les mots de M. Caron, qu’actuellement, « on est en train de faire brûler les murs de la maison pour la chauffer ».