Depuis 18 mois, la direction de SNC-Lavalin a dépensé énormément d’énergie pour tenter d’obtenir un accord avec le gouvernement fédéral à la suite de ses manquements éthiques passés.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Aujourd’hui, non seulement l’entreprise se retrouve bredouille avec le fédéral, mais on se rend compte aussi que, pendant ce temps, l’exploitation a été négligée.

Hier, la firme de génie-conseil a annoncé de mauvais résultats pour la troisième fois d’affilée depuis le début de l’année. Les marchés financiers n’ont pas apprécié cette annonce, mais alors pas du tout. Les analystes mettent maintenant en doute les promesses de la direction de livrer les résultats attendus, comme le rapporte mon collègue Richard Dufour.

L’un des passages du discours du PDG, Neil Bruce, à l’assemblée annuelle des actionnaires, hier, était fort éloquent sur le recadrage des priorités. « Nous savons maintenant que, en dépit de tous nos efforts, le Service des poursuites pénales du Canada ne nous a pas donné la possibilité de négocier un tel accord. Nous avons tourné la page sur ce chapitre. Nous accorderons désormais la priorité à nos activités », a-t-il dit, ajoutant évidemment que l’entreprise se défendrait vigoureusement en cour criminelle.

Remarquez, la stratégie de SNC-Lavalin de payer une lourde indemnité au fédéral, après avoir nettoyé ses pratiques éthiques, n’était pas mauvaise. Elle avait toutes les chances de réussir, n’eussent été la pugnacité de l’ex-ministre Jody Wilson-Raybould et la révélation des tractations politiques en coulisses au Globe and Mail.

Mais hier, clairement, Neil Bruce a indiqué aux actionnaires avoir jeté l’éponge sur l’éventualité d’un accord de réparation, même si une décision est encore attendue en Cour d’appel fédérale, fin mai, et même si un nouveau ministre de la Justice — David Lametti — a été nommé.

Il faut dire que les chances de victoire en appel sont minces et qu’il est peu probable que M. Lametti donne le feu vert à un accord, compte tenu des énormes impacts politiques qu’aurait cette décision avant les élections fédérales.

Au cours de la conférence de presse en marge de l’assemblée, Neil Bruce a répété à quel point ce problème pèse lourd sur les épaules de la firme. Le supplice de la goutte dure depuis 2012 pour des événements qui datent d’il y a 7 à 20 ans. Et avec les poursuites au criminel, il faut compter encore deux ou trois ans avant l’aboutissement de cette affaire, estime M. Bruce.

« Nos concurrents l’utilisent pour nous dénigrer auprès des clients », a-t-il expliqué, soutenant que SNC-Lavalin avait ainsi probablement perdu quelque 6 milliards en contrats ces dernières années.

On tourne la page, donc. Devant les actionnaires, le nouveau chef de l’exploitation, Ian Edwards, a annoncé que SNC-Lavalin délaissait progressivement ses efforts dans quinze pays pour se recentrer sur sept régions, en plus de regrouper ses activités sous quatre entités, plutôt que sept. L’exercice permettra de réduire les coûts d’exploitation de 100 millions en 2019 et de 250 millions annuellement par la suite.

De plus, le chef des affaires financières, Sylvain Girard, a indiqué que la firme se servirait des fonds obtenus grâce à la transaction de l’autoroute 407 pour réduire sa dette et non pour faire des acquisitions. Au terme de l’exercice, le ratio d’endettement devrait passer de 3,9 fois le bénéfice d’exploitation à environ 1 à 1,5 fois, ce qui placerait l’entreprise dans le premier tiers des firmes du secteur les moins endettées.

Vraisemblablement, ce bilan reluisant serait de nature à rassurer des clients qui pourraient être hésitants à confier de gros contrats à la firme, de peur qu’elle ne puisse pas les mener à terme si elle était trop endettée.

Autre élément stratégique, a-t-on compris hier : la direction mettra encore davantage l’accent sur son bilan éthique, redevenu enviable ces dernières années, pour décrocher des contrats. Neil Bruce a rappelé hier qu’il avait été nommé coprésident du Partenariat contre la corruption du Forum économique mondial. Surtout, SNC-Lavalin vient d’obtenir la Compliance Leader Verification, une attestation délivrée par un organisme indépendant, pour ses pratiques éthiques exemplaires.

Armée de ces outils et d’un bon bilan en matière d’endettement, l’entreprise souhaite convaincre les clients du monde entier que les poursuites criminelles en cours visent des histoires révolues.

Malgré tout, dans ce contexte, un comité spécial du conseil d’administration a été créé en décembre dernier pour évaluer les options destinées à protéger les intérêts des parties prenantes (actionnaires, employés, retraités, etc.). Et, selon Neil Bruce, le comité passe maintenant à la phase de mise en œuvre.

« Nous sommes fiers d’être une entreprise canadienne installée à Montréal et nous avons un soutien fantastique. Je ne vais jamais cesser de le dire », a tenu à déclarer Neil Bruce aux journalistes.

Cela dit, les investisseurs s’impatientent, et il est permis de penser que Neil Bruce ne parlera plus au nom de SNC-Lavalin si les résultats ne s’améliorent pas d’ici la fin de 2019.