Les dirigeants des principaux pays d'économie émergente se sont réunis en Inde début octobre, afin de se serrer les coudes après des années difficiles. Les investisseurs, toutefois, apprécient déjà le redressement des perspectives économiques de ces marchés. Depuis quelques mois, les rendements de leurs principaux indices boursiers éclipsent ceux des économies développées, où la croissance demeure faible.

Mis à jour le 25 oct. 2016
Martin Vallières
Martin Vallières LA PRESSE

L'APPÂT DU RISQUE

Après quelques années difficiles, les marchés boursiers dans les économies émergentes reprennent du galon parmi les investisseurs internationaux. Et de l'avis de professionnels du placement, il s'agit d'un retour du pendule favorable pour tout un pan du marché boursier mondial où le potentiel de croissance est le plus prometteur à moyen et à long terme.

Ce potentiel est d'autant plus attirant que la croissance économique et la progression des valeurs boursières plafonnent dans les économies développées, en Amérique du Nord et en Europe notamment.

« La croissance stagne [dans les économies développées], et il y a peu d'indices qu'elle reprendra dans un avenir prévisible. La seule partie de l'économie mondiale qui est susceptible de croître de façon soutenue à moyen terme est celle des marchés émergents », indiquait récemment John DeGoey, gestionnaire de portefeuille chez Valeurs mobilières Industrielle Alliance, dans une note à ses clients.

Pour Martin Roberge, analyste principal en stratégie de marchés chez Canaccord Genuity à Montréal, les principales économies émergentes accomplissent depuis l'été un « rebond en forme de V », pour lequel les investisseurs devraient ajuster leur tactique de placement.

« Les efforts des banques centrales [des économies émergentes] portent leurs fruits. Dans plusieurs pays, on observe un rebond impressionnant de la production industrielle, des ventes au détail et des profits d'entreprises. Cette conjoncture devrait attirer de plus en plus les investisseurs internationaux vers les actions d'entreprises et les titres de dette des marchés émergents. »

En fait, ce regain d'intérêt se manifeste depuis quelques mois en Bourse. Pour les investisseurs canadiens, le rendement total de l'indice MSCI Marchés émergents depuis trois mois éclipse celui des principaux indices des marchés boursiers au Canada, aux États-Unis et en Europe. 

Il s'avère aussi légèrement supérieur sur une période d'un an, alors qu'il traîne encore de l'arrière en comparaison sur trois ans.

MULTIPLES AVANTAGEUX

Par ailleurs, malgré ce redressement des principaux marchés émergents, leurs paramètres de valeur demeurent avantageux en comparaison avec les principaux indices boursiers des économies développées.

Au niveau du multiple cours-bénéfice, l'indice MSCI Marchés émergents cote ces temps-ci autour de 13,5 fois les bénéfices par action anticipés d'ici 12 mois.

C'est cinq points de moins que les multiples comparables parmi les principaux indices boursiers des économies développées, que plusieurs considèrent surélevés d'ailleurs.

Quant à la croissance anticipée des profits d'entreprises, elle s'affiche présentement à 18 % en taux annualisé dans l'indice MSCI des marchés émergents. C'est bien supérieur à la croissance très faible, sinon nulle, des profits d'entreprise parmi les principaux indices boursiers des économies développées.

Pour Christine Tan, directrice des placements chez la firme torontoise Excel Funds, spécialisée dans les marchés émergents, la méconnaissance de ces « paramètres de valeur boursière avantageux » dans les marchés émergents par rapport aux économies développées peut fausser la perception de risque entre ces marchés.

« La plupart des investisseurs reconnaissent le potentiel de croissance économique des marchés émergents. Toutefois, ils s'en tiennent à leur perception historique d'un niveau supérieur de risque dans ces marchés », remarquait Christine Tan dans une note récente aux clients d'Excel Funds.

« Pourtant, considérant le niveau élevé des multiples sur la Bourse américaine et le rendement négatif des principales obligations gouvernementales, il nous apparaît plus risqué ces temps-ci d'investir dans ces marchés surévalués plutôt que dans les marchés émergents à bon potentiel de croissance. »

Quant au risque de volatilité des indices boursiers et des devises des marchés émergents, Christine Tan estime aussi que les investisseurs devraient ajuster leur perception aux progrès accomplis au niveau socio-économique et financier dans les pays d'économie émergente.

« Plusieurs pays ont évolué d'une économie de cycles de boom and bust vers une économie de croissance plus régulière basée sur leur forte demande nationale et les exportations vers les économies développées. »

LE BRIC DÉPASSÉ ?

D'ailleurs, des professionnels du placement délaissent de plus en plus une approche d'ensemble pour les marchés émergents, préférant une analyse plus différenciée selon les régions et les principaux pays d'économie émergente.

Par exemple, le concept d'un bloc de pays surnommés « BRIC » (Brésil, Russie, Inde, Chine) a perdu de sa pertinence lorsque l'on compare leur situation économique récente.

Alors que le Brésil et la Russie peinent à s'extirper d'une grave récession, l'Inde brille avec sa croissance de plus de 7 % par an. Quant à la Chine, elle doit encore ajuster son économie à une croissance ralentie autour de 6 %, mais néanmoins significative dans l'économie mondiale.

Hors du BRIC, pendant ce temps, des pays d'économie émergente comme le Mexique et l'Indonésie continuent d'afficher des taux de croissance enviables par rapport à la moyenne mondiale.

Pour Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuille chez Valeurs mobilières Desjardins, les investisseurs devraient intégrer cette différenciation entre les marchés émergents dans leur pondération de portefeuille.

Et ces temps-ci, l'un des principaux facteurs de différenciation est l'évolution du cycle baissier des cours du pétrole et des matières premières.

« Le positionnement sur les marchés émergents devrait être différencié et favoriser largement les économies importatrices de matières premières, et notamment les principales Bourses asiatiques. Les économies exportatrices de matières premières [NDLR : Russie, Afrique du Sud, etc.] devraient être sous-pondérées en général », écrit M. Doucet dans son rapport trimestriel distribué ces jours-ci parmi les conseillers en placement du Mouvement Desjardins.

Dans ce rapport, il recommande aux investisseurs de pondérer les marchés émergents à 4 % de leur portefeuille total.

En comparaison, à la Banque Nationale, l'économiste et stratège en chef, Stéfane Marion, affichait dans sa récente participation au « Portefeuille fictif » de La Presse, publié le 4 octobre, une pondération des marchés émergents à 5 %. C'était aussi un point de moins que trois mois auparavant, au début du rebond boursier des marchés émergents.

En contraste, à la Banque Scotia, qui est la plus présente en Amérique latine parmi les banques canadiennes, le stratège boursier Vincent Delisle était beaucoup plus enthousiasme envers les marchés émergents.

Dans sa récente version du « Portefeuille fictif », il pondérait les marchés émergents à 14 % du total, en hausse de deux points par rapport au trimestre précédent.

COMMENT INVESTIR DANS LES MARCHÉS ÉMERGENTS ?

Les professionnels du placement le savent d'expérience : investir dans les marchés émergents doit faire partie de la diversification internationale de tout portefeuille visant un meilleur potentiel de croissance à moyen ou long terme.

Toutefois, les façons d'investir dans ces marchés émergents diffèrent beaucoup en fonction des moyens de chaque investisseur. Pour les particuliers, l'accessibilité des marchés émergents s'est beaucoup améliorée avec le développement de fonds négociés en Bourse (FNB) à faibles coûts de gestion et qui sont centrés sur de grands indices, comme le MSCI Marchés Émergents.

On voit aussi davantage de FNB centrés sur certaines économies émergentes d'importance, comme la Chine, l'Inde, le Mexique et le Brésil. 

Ces FNB de type « national » sont encore peu présents sur la Bourse canadienne, en comparaison avec la vaste Bourse américaine. Néanmoins, plusieurs FNB de grands indices où la Chine, l'Inde, le Mexique et le Brésil sont prépondérants sont maintenant cotés à la Bourse de Toronto.

LES PRINCIPAUX MARCHÉS ÉMERGENTS EN BOURSE

Voici sept pays d'économie émergente (P.I.B. par habitant inférieur à 15 000 $US par an) dont les marchés boursiers sont les plus hautement pondérés dans les fonds d'investissement internationaux. Les montants sont présentés en dollars américains, afin de faciliter la comparaison internationale.

MEXIQUE

• P.I.B : 1209 milliard US

• Variation : + 2,1 % (2106), + 2,3 % (prév. 2017)

• Population : 125,5 millions

• P.I.B./habitant : 9500 $US

• Indice boursier : MXSE (Mexico)

• Capitalisation : 288 milliards US

• Multiple cours/bénéfice : 28

• Depuis 1 an : + 8,3 %

• Depuis 3 ans : + 17 %

BRÉSIL

• P.I.B. : 2318 milliards US

• Variation : - 3,3 % (2016), + 0,5 % (prév. 2017)

• Population : 206 millions

• P.I.B./habitant : 11 140 $US

• Indice boursier : Bovespa (Sao Paulo)

• Capitalisation : 605 milliards US

• Multiple cours/bénéfice : 13,8

• Depuis 1 an : + 28 %

• Depuis 3 ans : + 14 %

AFRIQUE DU SUD

• P.I.B. : 417 milliards US

• Variation : + 0,1 % (2016), + 0,8 % (prév. 2017)

• Population : 54 millions

• P.I.B./habitant : 7645 $US

• Indice boursier : Top40 Tradeable (Johannesburg)

• Capitalisation : 552 milliards US

• Multiple cours/bénéfice : 18,1

• Depuis 1 an : - 3,9 %

• Depuis 3 ans : + 17 %

INDE

• P.I.B. : 2194 milliards US

• Variation : + 7,6 % (2016), + 7,6 % (prév. 2017)

• Population : 1,29 milliard

• P.I.B./habitant : 1670 $US

• Indice boursier : S&P Sensex (Bombay)

• Capitalisation : 717 milliards $US

• Multiple cours/bénéfice : 20

• Depuis 1 an : + 4,4 %

• Depuis 3 ans : + 36 %

RUSSIE

• P.I.B : 1733 milliards US

• Variation : - 0,8 % (2016), + 1,1 % (prév. 2017)

• Population : 143,4 millions

• P.I.B./habitant : 12 080 $US

• Indice boursier : RTS (Russie)

• Capitalisation : 489 milliards US

• Multiple cours/bénéfice : 7,8

• Depuis 1 an : + 14 %

• Depuis 3 ans : - 31 %

CHINE

• P.I.B. : 8900 milliards US

• Variation : + 6,6 % (2016), + 6,2 % (prév. 2017)

• Population : 1,37 milliard

• P.I.B./habitant : 6470 $US

• Indice boursier : CSI 300 (Shanghai/Shenzen)

• Capitalisation : 3420 milliards US

• Multiple cours/bénéfice : 17,1

• Depuis 1 an : - 4 %

• Depuis 3 ans : + 34 %

INDONÉSIE



• P.I.B. : 988 milliards US

• Variation : + 4,9 % (2016), + 5,3 % (prév. 2017)

• Population : 254,8 millions

• P.I.B./habitant : 3830 $US

• Indice boursier : Jakarta SE Composite

• Capitalisation : 442 milliards US

• Multiple cours/bénéfice : 18,9

• Depuis 1 an : + 16 %

• Depuis 3 ans : + 19 %