McKinsey Company est la plus grande firme de consultants au monde. Par son réseau d'anciens, cette usine à PDG a ses entrées privilégiées dans les plus grandes multinationales comme aux plus hauts échelons de l'administration Obama. En plus de ses histoires à succès, McKinsey traîne quelques squelettes dans son placard. Et une réputation d'arrogance que veut changer le nouveau grand patron, le Canadien Dominic Barton. Portrait d'un homme qui vit sur trois continents et qui est trop occupé pour rencontrer Barack Obama!

Publié le 10 avr. 2010
Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

«L'alcool était gratuit.» Voilà comment le futur patron de McKinsey&Company, le Canadien Dominic Barton, a été attiré dans le giron de la plus grande firme de consultation au monde.

Étudiant à Oxford en Grande-Bretagne, Dominic Barton allait devenir professeur d'économie à l'université, peut-être même dans sa Colombie-Britannique natale. Mais sa vie a changé le jour où il a reçu une drôle d'invitation par la poste. Le nom sur l'enveloppe: McKinsey&Company. «J'ai lu la lettre et je n'ai rien compris, dit-il. Je suis allé à la soirée pour suivre mes amis et surtout parce qu'on avait promis que l'alcool serait gratuit.»

Même avec un bar ouvert, la soirée s'est avérée ennuyante. «Ce fut la pire présentation que j'ai vue de ma vie. Les gens de McKinsey avaient l'air de faire partie d'un culte. Ils parlaient comme des robots.» L'entrevue d'embauche fut encore plus catastrophique. «Je me suis levé et je leur ai dit que ce n'était pas pour moi, dit-il. Un intervieweur m'a souri, m'a dit de me calmer et m'a raconté sur quoi il travaillait présentement. Il tentait de sauver une entreprise suédoise en difficulté. J'ai trouvé ça intéressant.»

Dominic Barton concocte alors un plan secret: travailler deux ans chez McKinsey puis faire son doctorat en économie. «J'étais un économiste-mathématicien qui voulait de l'expérience en entreprise pour mieux comprendre les théories que j'allais enseigner», dit-il.

Un seul problème: les mois passent, et le jeune économiste n'a pas de nouvelles de cette firme à la fois bizarre et intrigante. Jusqu'à ce que le chat sorte finalement du sac: sa mère avait refusé pour lui l'offre de McKinsey au téléphone. Sans lui en glisser un mot. «Elle voulait que je devienne professeur d'économie et elle se méfiait de cette firme de consultation, dit-il en riant. J'ai tout découvert quelques mois plus tard quand le bureau a rappelé pour me dire que c'était un peu irrespectueux de ne pas avoir répondu formellement à son offre. Encore aujourd'hui, ma mère se fâche quand je raconte cette histoire...»

Vingt-quatre ans plus tard, Dominic Barton n'a jamais enseigné Keynes et Friedman. Après avoir travaillé pour McKinsey à Toronto, en Corée et à Shanghai comme directeur de l'Asie, l'homme de 47 ans est devenu le grand patron de cet empire de la consultation. Selon Forbes, McKinsey&Company est la 56e plus grande entreprise privée au monde avec un chiffre d'affaires annuel de six milliards$US.

Usine de PDG pour les uns, mafia tentaculaire pour les autres, McKinsey n'a pas d'équivalent dans le monde des affaires. Ses 8000 consultants, dont 50 à Montréal, conseillent 95 des 100 plus grandes multinationales au monde. Phénomène unique, 80% de ses mandats sont sollicités directement par ses clients, souvent dirigés par des anciens de la firme. Actuellement, 160 anciens de McKinsey dirigent des entreprises avec un chiffre d'affaires supérieur à un milliard de dollars. McKinsey a aussi formé des centaines de hauts dirigeants d'entreprises, dont le Québécois Patrick Pichette, chef de la direction financière chez Google. «Nous avons créé plus de PDG de multinationales que n'importe quelle autre organisation. Nous avons des contacts, mais en même temps, nos anciens sont durs avec nous parce qu'ils nous connaissent», se défend Dominic Barton.

Choisi comme directeur mondial de McKinsey en juin dernier par les 1200 associés au terme d'un processus plus secret qu'un conclave papal, Dominic Barton veut changer le fonctionnement de l'entreprise fondée en 1926 par James O. McKinsey, un professeur de comptabilité de l'Université de Chicago.

«Nous n'avons à peu près pas changé notre façon de travailler depuis 80 ans, dit-il. Nous n'avons qu'une seule façon de faire des mandats. Les clients voudraient parfois seulement avoir accès à nos bases de données, mais pas à l'expertise de nos consultants. Ils voudraient parfois seulement travailler avec nos associés seniors, ou seulement avec nos associés juniors, mais pas les deux en même temps. Nous ne faisons pas non plus assez de consultation dans le secteur public et dans le secteur de la santé.»

Durant son mandat de trois ans – il pourrait en briguer un deuxième en 2012 –, Dominic Barton veut augmenter le nombre de contrats à l'extérieur de la grande famille McKinsey. Il veut notamment obtenir davantage de mandats dans le secteur public. «Le mot marketing n'existe même pas chez nous», dit-il.

Si le mot marketing n'existe pas chez McKinsey, c'est un peu parce que la firme cultive le secret comme peu d'autres. La règle d'or: ne jamais dévoiler l'identité d'un client du secteur privé. McKinsey ne fera pas exception pour La Presse Affaires. «Nous sommes discrets de nature, dit Dominic Barton. Nous préférons rester à l'arrière-plan, derrière nos clients. C'est à eux d'avoir du succès, pas nous. Nous ne voulons pas être connus pour être connus.»

DOMINIC BURTON SUR...

La crise de Wall Street

« Je ne l'ai pas vue venir, même si j'étais préoccupé par certains indicateurs économiques.»

La rémunération des PDG

« L'écart grandissant entre le salaire d'un enseignant et d'un banquier d'investissement m'inquiète. En raison de la complexité de leur tâche, les hauts dirigeants reçoivent généralement entre 60 et 100 fois le salaire médian. Passé ce niveau, c'est trop. Combien de morceaux de gâteau pouvez-vous manger? »

« Les entrepreneurs qui sont partis de rien et qui ont bâti leur entreprise comme les gars de Research In Motion ou Steve Jobs, ils peuvent avoir le salaire qu'ils veulent. Ils ont pris des risques. »

Google et la Chine

« Non seulement ils ont quitté la Chine, mais ils sont allés à Hong Kong. Ils ont créé deux problèmes à partir d'un seul. Le conseil d'administration d'une entreprise avec des actionnaires ordinaires aurait dit : « êtes-vous fous? ». Mais Google a le loisir d'avoir des fondateurs forts avec des idées arrêtées. »

UN CONSEIL POUR...

... Barack Obama

Une stratégie économique nationale pour améliorer la compétitivité des États-Unis.

... Stephen Harper

Se demander quel sera l'impact du Canada dans le monde dans 20 ans.

... Jean Charest

Prendre avantage du bilinguisme au Québec. En Asie, les Québécois sont très recherchés à cause qu'ils parlent plus d'une langue.

... Wall Street

Revenir au rôle traditionnel des institutions financières dans une vraie économie.

... Toyota

Être ouvert et pro-actif en matière de gestion de crise.

... Apple

Tirer avantage de sa marque et s'impliquer dans d'autres secteurs comme l'éducation et la santé, sans toutefois perdre son focus.

... Tiger Woods

Se trouver de nouveaux mentors, des figures paternelles qui pourraient l'aider.