Si l’été 2020 a été marqué par des débordements malheureux en Gaspésie avec des visiteurs délinquants et mal organisés, la saison touristique n’a rien de chaotique cette année, a pu constater La Presse. C’est plutôt la pénurie de main-d’œuvre qui plombe les efforts des commerçants qui voudraient bien profiter de la manne, comme à Saint-Anne-des-Monts.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

(Sainte-Anne-des-Monts) Ruée (ordonnée) vers la péninsule

Il est passé midi. C’est noir de monde à la Cantine Cartier. Ayant pignon sur la 1re Avenue de Sainte-Anne-des-Monts, le site offre une vue imprenable sur le fleuve Saint-Laurent.

PHOTO BENOIT BISSON, COLLABORATION SPÉCIALE

Des clients font la file pour commander leur repas à la Cantine Cartier, à Sainte-Anne-des-Monts.

La file de clients s’étend jusqu’à l’extérieur. À l’intérieur, plusieurs patientent de longues minutes le temps que leur numéro soit appelé. « Numéro 42 », lance une petite voix claire. Une famille, l’air affamé, s’avance. Celle qui appelle, c’est Élisabeth Boivin. Elle n’a que 14 ans. Elle est venue de Québec pour donner un coup de main.

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Élisabeth Boivin

« Mon oncle et ma tante, qui sont les propriétaires, m’ont demandé de venir travailler ici. Ils avaient besoin de main-d’œuvre », raconte l’adolescente, qui arrive à prendre quelques minutes pour nous parler. « Je travaille de midi à 21 h… Quand tu reviens à la maison, tu reviens assez fatiguée, mais j’aime ça ! »

Effectivement, la Cantine Cartier bourdonne. « Ça n’arrête pas. C’est intense. Les employés ont de la difficulté à faire le remplissage », relate la gérante, Katie Ross.

Pandémie oblige, les Québécois ont pris d’assaut les destinations touristiques de la province. Comme l’année dernière, la Gaspésie et la Côte-Nord sont particulièrement prisées. Les chiffres officiels ne sont pas encore connus, mais les acteurs rencontrés par La Presse estiment que l’achalandage touristique est plus important qu’en 2020.

« C’est magique », s’exclame le maire de Sainte-Anne-des-Monts, Simon Deschênes. « On jouit de la pandémie […] et du fait que les Québécois se soient approprié le terrain de jeu qu’est la Gaspésie. On a beaucoup de touristes, des gens en télétravail aussi. C’est très bénéfique pour nos commerçants, les musées et tout. »

« La situation est extraordinaire pour nous en Haute-Gaspésie », se réjouit-il.

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Vue de Sainte-Anne-des-Monts

Des touristes mieux préparés

Contrairement à l’année dernière, les vacanciers sont mieux organisés et le sentiment de précipitation dû au premier déconfinement en 2020 est moins fort. Les touristes se sont aussi présentés plus tôt en saison, dès juin.

L’année dernière, c’était plus concentré, on a eu des périodes d’affluence de courte durée. Cette année, ça se passe relativement bien. Il y a du monde partout sur le territoire.

Stéphanie Thibaud, directrice marketing et communications chez Tourisme Gaspésie

Sur la plage, tout juste à côté de la Cantine Cartier, une bande de voyageurs installe couvertures et chaises pliantes. Les enfants jouent sur la grève. Ils sont cinq familles parties de la Haute-Yamaska pour camper au Village Grande Nature, au pied des Chic-Chocs, à Cap-Chat, village voisin de Sainte-Anne-des-Monts.

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Vanessa Choinière (au centre), de Bromont, fait partie d’un groupe de cinq familles venues camper en Gaspésie.

Ils ont fait leur réservation en mars. « D’habitude, on aime bien aller aux États-Unis, mais avec la pandémie, on a décidé de venir en Gaspésie. Le père de mon mari vit ici, alors c’est vraiment bien. Les enfants sont heureux », explique Vanessa Choinière, de Bromont, assise sur la plage, entourée de la marmaille.

L’an dernier, quelque 682 000 visiteurs ont foulé le territoire gaspésien, une baisse de 13 % par rapport à 2019 qui s’explique par les première et deuxième vagues de la pandémie. Plus précisément, d’avril à octobre 2020, le nombre de touristes a aussi été en baisse avec 532 000 visites, soit une chute de 14 %.

Ce sont les activités de camping qui ont connu une hausse fulgurante en 2020 avec un taux d’occupation augmenté de 19 % de juin à août. C’est d’ailleurs à cette période que des images disgracieuses sur les plages gaspésiennes ont fait la manchette.

« Cette année, oui, on a eu un peu de débordement au niveau des gens qui ont des [véhicules récréatifs], mais en même temps, Sainte-Anne-des-Monts ne sera pas celle qui va mettre le monde dehors. On a une certaine zone de tolérance, on a permis une aire de stationnement devant l’église et à l’aréna », explique le maire.

« Tout le monde y trouve son petit bonheur », lance Simon Deschênes.

Redécouvrir la Gaspésie

La route 132 traverse la municipalité de Sainte-Anne-des-Monts, qui est souvent un arrêt obligé pour les touristes qui veulent se ravitailler avant de se lancer dans le tour de la péninsule gaspésienne ou piquer vers le parc national de la Gaspésie (route 299).

Hôtel & Cie, qui donne sur le boulevard Sainte-Anne (route 132), affiche complet jusqu’à la fin d’août, et les réservations vont bon train pour septembre. « Ce qu’on a vu cette année, c’est qu’il y a une partie de la clientèle qui a appris de l’an dernier et qui a réservé en avance », explique le gestionnaire de l’établissement, David Dubreuil.

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Le gestionnaire d’Hôtel & Cie, David Dubreuil, qui est aussi président de Tourisme Gaspésie

Celui qui est également président de Tourisme Gaspésie remarque par ailleurs que les visiteurs s’arrêtent pour de plus longs séjours. « Encore hier, j’ai des gens qui réservent cinq nuits à Sainte-Anne-des-Monts. […] C’était plutôt rare avant et c’est un phénomène que l’on voit dans d’autres secteurs de la Gaspésie », relate-t-il.

Les deux saisons pandémiques qu’il qualifie d’« années-vitrines » ont permis aux Québécois de redécouvrir la Gaspésie, une région déjà réputée pour ses attraits. « La pandémie a forcé le jeu un peu », dit-il.

« Des clients me disent : “on a fait le tour de la Gaspésie cette année, mais l’année prochaine, on va revenir pour une destination précise”. Ils ont découvert des endroits et veulent revenir […] La clientèle québécoise est au rendez-vous, c’est très positif. »

Fermé faute de personnel

La pénurie de main-d’œuvre, qui sévit partout au Québec, plombe les efforts des commerçants annemontois, qui sont forcés de réduire leurs heures d’ouverture, faute de personnel.

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La pâtisserie-boulangerie Marie 4 Poches s’est résignée à fermer deux jours par semaine à cause d’un manque d’employés.

À la Cantine Cartier, on ferme maintenant deux jours par semaine pour donner du temps à la douzaine d’employés de souffler. « On n’a pas eu le choix. C’était des 50 heures [par semaine], alors ça ne marchait plus. On était en train de les épuiser », explique la gérante, Katie Ross.

L’établissement avait dans ses cartons d’offrir cette année les déjeuners, mais c’était impossible avec l’équipe en place. La main-d’œuvre est rare en Gaspésie, bien que le taux de chômage soit de 11 % (juin 2021, moyenne mobile sur trois mois), ce qui inclut les Îles-de-la-Madeleine. C’est plus élevé que la moyenne québécoise, à 6,3 %.

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Katie Ross, gérante de la Cantine Cartier

Des offres d’emploi, on a en affiché dans les vitrines, au carrefour jeunesse-emploi, au centre local d’emploi… On est affiché partout, mais personne ne vient.

Katie Ross, gérante de la Cantine Cartier

La cantine de bord de mer n’est pas la seule à souffrir de la rareté de la main-d’œuvre. Sur le boulevard Sainte-Anne, la pâtisserie-boulangerie Marie 4 Poches s’est aussi résignée à fermer deux jours par semaine. La terrasse n’est pas ouverte non plus : l’obligation de tenir un registre aurait nécessité l’embauche d’une hôtesse.

Pourtant, là aussi, les clients font la file toute la journée. « Mes plus jeunes employés ont 13 ans et ont une autorisation parentale pour travailler », illustre la copropriétaire, Marie-Ève St-Laurent. « Ici, on n’a pas de cégep ni d’université, alors on engage beaucoup à la polyvalente », ajoute-t-elle.

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Marie-Ève St-Laurent, propriétaire de Marie 4 Poches

L’école secondaire de la municipalité de quelque 6300 âmes accueille environ 300 élèves du secondaire. « Mais je ne peux pas faire compétition aux salaires offerts aux adolescents par l’hôpital ou des employeurs gouvernementaux », déplore-t-elle. À la rentrée, elle craint par ailleurs de devoir fermer une journée de plus.

Et la main-d’œuvre étudiante vient avec ses enjeux, alors que les jeunes du cégep et de l’université reprennent le chemin des classes vers la mi-août. « Si le gouvernement décalait ça un peu en même temps que le secondaire, on aurait de la main-d’œuvre [plus longtemps] », propose l’entrepreneure gaspésienne.

Le président de Tourisme Gaspésie, David Dubreuil, affirme que des hôteliers de la région ont dû fermer cet été « des sections de chambres » en raison de la pénurie. « Ils ne savent pas ce qu’ils vont faire en septembre quand les étudiants vont repartir à l’école. La main-d’œuvre, c’est toujours critique », explique-t-il.

Aide fédérale « nuisible »

Des commençants rencontrés par La Presse montrent du doigt les programmes d’aide déployés par Ottawa dans la foulée de la pandémie, comme la Prestation canadienne de la relance économique (anciennement la Prestation canadienne d’urgence – la PCU). Ce programme vient d’être reconduit jusqu’en octobre.

« Ça nous nuit », affirme sans détour Marie-Ève St-Laurent, de Marie 4 Poches, alors que le recrutement d’adultes à temps plein est « très, très difficile ».

« Si le gouvernement lâche un peu la PCU, ça devrait se replacer un peu. Ça fait mal pas juste à nous, ça fait mal à tout le monde », souligne pour sa part la gestionnaire de la Cantine Cartier, Katie Ross.

Le gestionnaire d’Hôtel & Cie, David Dubreuil, fait un constat plus nuancé : « On est toujours prêt à blâmer la PCU, mais dans les faits, on ne le sait pas », dit-il. « La pénurie de main-d’œuvre, c’est un combat qui est constant et épuisant. »

À Sainte-Anne-des-Monts, le maire Simon Deschênes confirme que la municipalité fera une liste des postes à pourvoir. On veut aussi mettre en place différentes mesures incitatives pour attirer de la main-d’œuvre en Gaspésie.

Innover pour recruter

Mathieu Barré, Margaux Chênevert-Beaupré et Simon Beauregard astiquent des ustensiles, plient des serviettes de table. D’ici une heure, les clients du service de 17 h débarqueront au restaurant La Broue dans l’Toupet de l’Hôtel & Cie. « C’est plein tous les soirs », lance Simon, en tenant le livre de réservations.

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Mathieu Barré, Simon Beauregard et Margaux Chênevert-Beaupré ont tous trois quitté la région de Montréal pour travailler cet été en Gaspésie.

Les trois serveurs arrivent de la grande ville. Mathieu de Laval, Margaux et Simon de Montréal. Comme d’autres, la pandémie a bouleversé leur vie.

« Je travaillais en restauration et je faisais des estimations en construction. J’ai perdu mes deux jobs avec la première vague. J’ai fini mon école à distance… Il y avait beaucoup de choses […], j’étais plus capable de la ville », explique Mathieu Barré, 26 ans. Après des vacances en Gaspésie en 2020, il a choisi de tout larguer pour y vivre.

« C’est le meilleur move de ma vie », affirme-t-il, tout sourire.

Pour faciliter le recrutement, Hôtel & Cie est sorti des sentiers battus et a acheté cette année un petit bungalow situé devant l’établissement, de l’autre côté du boulevard Sainte-Anne. Margaux et Simon y vivent. Ils n’ont qu’à traverser la rue pour aller travailler. Le matin, ils peuvent aller faire du kayak ou dîner sur la plage.

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Margaux Chênevert-Beaupré

« Avec le logement, c’était tout organisé. J’ai dit : “OK, je me lance” », résume la jeune femme de 29 ans. C’est Simon, un vieil ami, qui avait été initié l’an dernier, qui l’a convaincue de travailler à l’hôtel pour l’été. « En septembre, on verra », ajoute-t-elle.

Simon Beauregard travaillait aussi en restauration à Montréal. Mais les fermetures provoquées par les confinements l’ont poussé à s’installer temporairement en région. Le resto où il était employé dans la métropole a rouvert, mais il « a pris goût à la Gaspésie » et envisage maintenant d’y passer l’hiver, également.

On travaille, mais c’est comme si on était en vacances.

Mathieu Barré

L’acquisition d’une maison résidentielle « permet d’aller chercher du monde de l’extérieur », explique David Dubreuil. Surtout qu’en plus de la pénurie de main-d’œuvre, les logements se font aussi rares en Gaspésie. La région enregistre un solde migratoire positif depuis quatre ans.

« Il faut toujours se poser la question : est-ce qu’on est sur le bon X quand on offre un emploi ? », résume M. Dubreuil. « Est-ce que le salaire, l’ambiance de travail et les conditions sont corrects ? Tu ne peux jamais dire que c’est terminé. Il faut que tu te reposes la question dans trois semaines, la pénurie, ça bouge tellement vite ».

La pénurie en chiffres : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Taux de postes vacants : 4 %

Nombre de postes vacants affichés : 1105

Salaire horaire moyen des postes vacants : 18,65 $

Population active : 37 200

Taux de chômage (moyenne mobile sur trois mois, juin 2021) : 11 %

Population au chômage : 4100

Perspectives d’emploi 2019-2021 : 10 800 postes à pourvoir

Source : données publiées sur le site du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, selon les données fournies par Statistique Canada