Dans un geste rarissime, une municipalité québécoise vient d’interdire dans l’ensemble de son territoire toute nouvelle conversion de maison unifamiliale en résidence de tourisme. Percé, en Gaspésie, dit vouloir contenir une « hémorragie » et favoriser l’établissement de familles dans un contexte de crise du logement.

Texte : Gabriel Béland Texte : Gabriel Béland
La Presse

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(Percé) « C’est la goutte qui a fait déborder le vase », s’indigne dans son bureau baigné de lumière la mairesse de Percé.

Dehors, le village en face du célèbre rocher Percé semble endormi. En cette fin du mois de mars, les toits et les berges ont été recouverts de neige par une énième tempête. Les boutiques et les restaurants sont fermés. Mais d’ici quelques mois, ses rues et ses plages grouilleront de touristes.

La goutte dont parle la mairesse, c’est une maison récemment achetée dans le but d’être transformée en résidence de tourisme. « Elle est à quelques minutes de marche de l’école. C’est triste », déplore Cathy Poirier.

« Imaginez-vous si toutes les maisons du village se transformaient en résidences touristiques. De quoi ça aurait l’air en hiver ? demande la mairesse. Plus personne dans les rues, plus de lumières dans les maisons. On ne veut pas ça. »

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Cathy Poirier, mairesse de Percé

C’en était trop pour la petite municipalité gaspésienne de 3000 habitants. Les élus ont adopté le 2 mars dernier une résolution qui interdit les nouvelles conversions de maisons unifamiliales en résidences de tourisme sur l’ensemble du territoire.

Comme partout ailleurs au Québec, ces logements offerts en location à court terme se sont multipliés au cours des dernières années avec la popularité de plateformes de type Airbnb.

Plusieurs villes comme Montréal ou Québec ont choisi de les interdire dans certaines zones. Percé avait fait la même chose en 2019 avec un règlement touchant le cœur de la municipalité. Ce qui frappe cette fois-ci, c’est que l’interdiction concerne tout le territoire.

« C’est une hémorragie, on est en train de perdre le contrôle », a prévenu Cathy Poirier devant le conseil municipal, au moment de passer au vote.

« Ça empêche l’acquisition par des familles, ça empêche de nouveaux arrivants qui viennent ici, qui ont des emplois. »

Un frein au développement

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Percé jouit d’un paysage de carte postale et a des emplois à pourvoir.

Avec la pandémie et le travail à distance, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, comme plusieurs autres régions, a connu un regain de popularité en 2020. L'année dernière, elle a attiré l’année dernière de partout au Québec 681 personnes de plus qu’elle n’en a perdu.

« Nous aurions difficilement pu imaginer un meilleur scénario pour une région qui perdait, il y a à peine 20 ans, environ 1200 habitants par année au profit des autres régions », se réjouissait en janvier dernier Danik O’Connor, coordonnateur de Vivre en Gaspésie.

Cet engouement est bien réel à Percé, qui jouit d’un paysage de carte postale et a des emplois à pourvoir. Mais ceux qui choisissent de s’y installer sont souvent aux prises avec le manque de logements, une situation qui touche une bonne partie de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.

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Joëlle Henry a décidé en mai dernier de rentrer dans sa région d’origine après six ans à Québec.

Joëlle Henry, 23 ans, a pu le constater. La jeune femme a décidé en mai dernier de rentrer dans sa région d’origine après six ans à Québec. Mais trouver ici un bail à l’année n’est pas chose aisée.

Elle a été confrontée à une situation courante à Percé, une ville touristique prisée durant l’été : des logements sont disponibles à la location à long terme durant l’hiver, mais les locataires doivent quitter les lieux au printemps pour céder la place aux touristes.

« Je savais qu’au mois de mai, il fallait que je parte. Ça crée une grande pression sur les habitants, on sait que tout le monde cherche », dit celle qui a créé un groupe Facebook consacré au logement autour de Percé.

Joëlle Henry a pu dénicher ici un emploi dans le domaine culturel. Ses amis autour d’elle qui sont retournés en Gaspésie sont tous impliqués dans des projets motivants, dit-elle.

« Ce n’était pas clair que j’allais revenir. Mais tout mon secondaire, on nous disait comment c’était la plus belle place où vivre, se souvient-elle. Il y avait des conférenciers qui nous disaient : il y a tout à bâtir en Gaspésie. »

Elle constate que ces conférenciers disaient vrai : la région regorge d’occasions.

C’est ce qui nous incite à revenir. Mais quand on revient, il n’y a pas de logements. C’est difficile à gérer. Plusieurs souhaitent revenir, mais je ne suis pas certaine que tous pourront le faire à cause du logement.

Joëlle Henry

Stéphanie Roy, agente de Place aux jeunes Rocher-Percé, arrive à un constat similaire. Celle dont le rôle consiste à aider les nouveaux arrivants insiste : venir s’installer en Gaspésie représente une expérience très positive. « Mais il faut être honnête avec les gens », ajoute-t-elle.

Il y a huit ans, lorsqu’elle a commencé dans ses fonctions, la région était moins populaire. « Un des gros arguments était alors : “Nos logements ne sont vraiment pas chers, c’est facile.” C’est un argument qu’on ne peut simplement plus utiliser », dit-elle.

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Stéphanie Roy, agente de Place aux jeunes Rocher-Percé

Elle raconte même que certaines personnes qu’elle accompagnait dans leurs démarches l’année dernière ont choisi de s’établir dans une autre région, faute de logement.

Mme Roy accueille favorablement la décision de la municipalité. « Je le vois autour de moi à Percé, il y a plein de maisons qui étaient à vendre et qui sont maintenant à louer sur Airbnb, dit-elle. Je trouve ça plate en tant que citoyenne de me dire que je n’aurai jamais de voisins stables. »

Prendre une pause

La mairesse de Percé est consciente que ce moratoire sur les nouvelles résidences de tourisme ne réglera pas tout. « La question du logement est compliquée », dit-elle.

En Gaspésie, très peu de logements locatifs sont bâtis par le secteur privé. Certains maires espèrent que l’engouement pour la région convaincra des promoteurs de lancer des projets.

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Daniel Côté, maire de Gaspé

« On estime avoir besoin de 300 logements d’ici les trois prochaines années si on veut soutenir la croissance », dit le maire de Gaspé, Daniel Côté.

Un terrain municipal qui était en vente « depuis des années » et réservé à un projet résidentiel est désormais visé « par trois offres d’achat d’un coup », se réjouit le maire. Il espère que le vent tourne.

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Terrain de la Ville de Gaspé à vendre

La mairesse de Percé, elle, insiste : le règlement ne sera peut-être pas permanent. Il s’agit de prendre une pause le temps de trouver des solutions. « Cette année, on a dit : on met un pansement sur l’hémorragie. »

Cathy Poirier veut aussi profiter de l’engouement pour la Gaspésie pour attirer le plus de ménages possible. La population de sa municipalité est passée de près de 4000 âmes en 1996 à environ 3000 aujourd’hui.

« Cinq familles, ça peut faire la différence pour 3000 personnes. Mais cinq résidences de tourisme sur plus de 500 000 visiteurs annuels, c’est un peu dérisoire », lance-t-elle.

« Entre cinq familles à l’année ou cinq résidences de tourisme, je choisis les cinq familles. »

En chiffres

51 : Percé compte 51 résidences de tourisme sur son territoire, selon les chiffres de la Corporation de l’industrie touristique du Québec (CITQ). Les résidences de tourisme sont des propriétés offertes à la location à court terme qui ne sont pas la résidence principale du locateur. Leur propriétaire doit obtenir une attestation de classification auprès de la CITQ.

1 pour 59 : Percé compte donc 1 résidence de tourisme pour 59 habitants, ce qui est très supérieur à la moyenne québécoise (1 pour 1057) ou celle de la Gaspésie (1 pour 310). C’est aux Îles-de-la-Madeleine que les résidences de tourisme sont les plus nombreuses par rapport à la population. Elles en comptent 278, soit 1 pour 45 habitants.

Les Îles n’entendent pas imiter Percé

  • Cap-aux-Meules, Îles-de-la-Madeleine

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    Cap-aux-Meules, Îles-de-la-Madeleine

  • Tout comme Percé, la communauté insulaire des Îles-de-la-Madeleine dépend du tourisme.

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    Tout comme Percé, la communauté insulaire des Îles-de-la-Madeleine dépend du tourisme.

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Le manque de logements est aussi criant aux Îles-de-la-Madeleine. Tout comme Percé, cette communauté insulaire dépend du tourisme. Le maire explique toutefois qu’il n’entend pas imiter la mesure mise en place pour restreindre les résidences de tourisme.

« Les gens des Îles, depuis la nuit des temps, ont décidé de louer leur maison aux visiteurs et eux font du camping une grande partie de l’été. C’est presque devenu un revenu d’appoint », note Jonathan Lapierre, maire des Îles-de-la-Madeleine.

« Ici, contrairement à Percé, les habitations louées appartiennent en grande majorité aux Madelinots, ajoute-t-il. On peut bien passer un règlement, mais ce sont les Madelinots qu’on va pénaliser. »

Avec un taux d’inoccupation des logements locatifs à 0 %, les Îles cherchent par tous les moyens à stimuler de nouvelles constructions. La municipalité envisage même la création d’une coopérative d’habitation municipale.

« Ça nous freine en termes d’attractivité. Il fut un temps aux Îles où il fallait convaincre les gens de venir ici car ils n’avaient pas l’impression qu’il y avait de l’emploi. En ce moment, pour les trois prochaines années, on aura aux Îles 1500 emplois à pourvoir qui ne trouvent pas preneur. »

À lire dimanche : « La pénurie de logements ailleurs au Québec », un texte d'Ariane Krol