Le gouvernement Legault et la nation crie scellent un accord « historique » afin d’assurer le développement économique du Nord québécois pour les 30 prochaines années. Baptisée la « Grande alliance », cette version 2.0 de la Paix des braves pourrait se traduire par des investissements de 4,6 milliards d’ici 2050.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Alors que des autochtones manifestent à travers le pays, perturbant le transport ferroviaire d’un bout à l’autre du Canada pour s’opposer au projet de gazoduc qui traverserait le territoire ancestral des Wet’suwet’en en Colombie-Britannique, Québec et la nation crie célébraient un « nouveau chapitre » de partenariat économique.

Même si le ton était à la réjouissance, pour le grand chef du Conseil des Cris (Eeyou Istchee), Abel Bosum, il était impossible de passer sous silence cette impasse qui perdure depuis maintenant une semaine entre les autorités gouvernementales et les autochtones. « C’est ce qui arrive lorsqu’on n’écoute pas et que l’on décide d’aller de l’avant avec un projet sans consentement », s’est-il désolé.

Lors de son allocution au Centre des sciences de Montréal, le chef Bosum a tenu à témoigner de sa solidarité envers la nation wet’suwet’en, sans cautionner leurs actions.

Il y a une leçon à tirer et j’espère que les gouvernements à travers le pays vont comprendre qu’il y a de meilleures façons d’inclure les Premières Nations [dans leur développement économique].

Abel Bosum, grand chef du Conseil des Cris

Et l’entente tout juste signée avec le gouvernement du Québec doit servir « d’exemple » et de « modèle », a-t-il dit. « Nous offrons ici une approche alternative », a ajouté le leader cri, prenant soin d’affirmer que « les membres des Premières Nations ne sont pas [des] ennemis, ils sont [des] alliés des plus importants ».

Québec et la nation crie ont ratifié lundi une entente de collaboration visant le déploiement d’un « ambitieux » plan d’infrastructures, principalement routières et ferroviaires, pour favoriser le développement minier du Nord-du-Québec. La « Grande alliance » prévoit aussi la création d’un réseau d’aires protégées.

Le gouvernement québécois s’acquittera de la moitié de la note d’une première « vaste » étude de faisabilité dont les coûts sont estimés « à quelques dizaines de millions de dollars », a fait savoir François Legault. Cette étude permettra de classer les projets d’infrastructures en ordre de priorité et d’établir les meilleurs tracés.

« Potentiel énorme »

« Le potentiel est énorme », a affirmé le premier ministre, soulignant l’appétit grandissant des acteurs étrangers pour des minéraux comme le lithium, utilisé dans la confection de batteries. « Dans le Nord-du-Québec, on a la chance d’avoir plusieurs métaux stratégiques […] et d’offrir une alternative aux marchés comme la Chine. »

Divisée en trois phases, l’entente pourrait permettre l’implantation de 700 kilomètres de nouveaux rails et des « milliers » de kilomètres de route « pour rendre la vie plus facile » aux communautés cries.

D’ici 15 à 30 ans, l’entente prévoit un projet aussi considérable que l’aménagement d’un port en eau profonde.

M. Legault estime que la « Grande alliance » aura des retombées économiques autant en Abitibi-Témiscamingue qu’au Saguenay, sur la Côte-Nord et dans le Nord-du-Québec. L’objectif est de bonifier l’offre de transport pour faciliter les exportations de minerai tout en réduisant l’utilisation du camionnage.

« Ces infrastructures vont façonner et sécuriser notre futur », a lancé le grand chef Bosum. « Cette entente représente ce à quoi notre propre développement doit ressembler », a-t-il ajouté, rappelant l’importance de trouver l’équilibre entre le développement économique et la protection du territoire.

Il est également prévu que Québec soit partenaire des investissements estimés à 4,6 milliards, mais il est trop tôt pour estimer quelle pourrait être la contribution de l’État. Des partenaires privés, qui voudront profiter des nouvelles infrastructures, pourraient évidemment se greffer aux partenariats pour financer les projets.

Le territoire d’Eeyou Istchee à la Baie-James fourmille de projets miniers en développement. En novembre dernier, la nation a entre autres conclu une entente avec Corporation Lithium Éléments Critique qui vise l’exploitation du gisement Rose. Même s’il bat de l’aile, c’est aussi en terres cries que se trouve le projet de Nemaska Lithium.

Un accord de 30 ans avec une communauté autochtone permet aussi d’offrir « plus de prévisibilité, de stabilité » pour les promoteurs qui pourraient redouter de ne pas obtenir l’appui des Premières Nations, indique M. Legault.

« Modèle à suivre »

François Legault admet que la « Grande alliance » n’aurait pas pu voir le jour si ce n’était de la Paix des braves de Bernard Landry en 2002 et de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois en 1975. « Je n’ai pas la prétention de répéter ici la Paix des braves, mais une suite », a expliqué le premier ministre.

Mais force est d’admettre qu’une « confiance » s’est développée au fil des années avec la nation crie, a-t-il précisé. « On est encore à cette étape-là [d’établir une relation de confiance] avec certaines nations du Québec. […] Il n’y a rien que je souhaiterais plus que d’annoncer ce genre d’entente avec d’autres nations », a-t-il dit.

Il soutient que la « Grande alliance » avec les Cris pourrait servir « de modèle à suivre » pour négocier des accords de nation à nation avec d’autres communautés.