(Québec) Le projet de troisième lien doit passer près d’une zone « essentielle » pour le bar rayé, une espèce considérée comme en voie de disparition par Ottawa, ce qui risque de compliquer les processus d’évaluation environnementale.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

D’après un document produit cet été par Pêches et Océans Canada, les battures de Beauport et le chenal nord de l’île d’Orléans font partie d’une zone essentielle pour le bar rayé, un poisson menacé qui est en voie de disparition dans le fleuve Saint-Laurent.

Or, selon les rares esquisses fournies par le gouvernement du Québec, c’est là que doit se raccorder le troisième lien à la rive nord du fleuve, un projet de plusieurs milliards.

Questionnée par La Presse, une porte-parole du ministère des Transports du Québec (MTQ) reconnaît que le corridor envisagé « se situe dans un secteur sensible de l’estuaire du Saint-Laurent, notamment puisque nous nous trouvons à proximité d’habitats du bar rayé, qui est inscrit au registre public des espèces en péril ».

Digue temporaire

Comment un tunnel entre Québec et Lévis peut-il avoir un impact sur des poissons dans le fleuve ? Selon des ingénieurs consultés par La Presse, il ne fait aucun doute que la construction du tunnel va empiéter dans le Saint-Laurent, à tout le moins de manière provisoire.

Pour pouvoir creuser le tunnel côté nord, il faudra installer une digue temporaire afin d’assécher une petite partie du fleuve, estime l’ingénieur Bruno Massicotte, professeur titulaire à Polytechnique Montréal.

Il avait produit en 2016 une étude de faisabilité, à la demande du gouvernement libéral de Philippe Couillard. Le tracé qu’il avait étudié est presque identique à celui privilégié par le gouvernement actuel.

C’est absolument nécessaire à cet endroit d’installer une digue temporaire. Il faut un espace pour travailler, pour creuser et préparer le sol pour le tunnelier.

Bruno Massicotte, ingénieur

« Le tracé qu’ils privilégient fait en sorte qu’ils doivent sortir sur le bord des berges au nord, pour se raccorder aux autoroutes, dit-il. Ils n’ont pas le choix. Ils peuvent difficilement aller plus haut pour sortir loin dans les terres pour plusieurs raisons. »

Un autre ingénieur très au fait du dossier, pour y avoir travaillé dans le passé pour le compte de l’État, nous a confirmé l’analyse de M. Massicotte. Il a préféré ne pas être nommé.

Le MTQ ne veut pas dire pour l’instant si une telle digue sera nécessaire. « L’empiétement que l’ouvrage aura dans le fleuve n’est pas encore connu », a indiqué Émilie Lord, porte-parole du Ministère.

Une telle digue temporaire avait été prévue par l’ingénieur Massicotte dans son rapport de 2016 remis au gouvernement du Québec. Il la situe proche du chenal de l’île d’Orléans.

Or, dans son Programme de rétablissement et plan d’action du bar rayé mis à jour cet été, Pêches et Océans Canada considère que ce chenal et les battures de Beauport font partie de la zone essentielle pour la croissance des larves et des juvéniles du bar rayé. Le document, qui est une proposition, est soumis à des consultations en ce moment même.

Le bar rayé avait complètement disparu du fleuve dans les années 60, jusqu’à ce que les gouvernements le réintroduisent 40 ans plus tard. Ces efforts se sont révélés un succès. Une frayère a même été découverte en 2011 près de Montmagny. La population de bar rayé du Saint-Laurent est maintenant considérée comme en voie de disparition.

Une évaluation fédérale ?

La présence du bar rayé pourrait donc compliquer le processus d’évaluation environnementale du troisième lien. Québec s’attend déjà à ce que le projet soit soumis au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

Mais Ottawa pourrait aussi décider de soumettre le projet à sa propre évaluation, un processus long et complexe. Pour le pont Champlain, par exemple, même si le gouvernement de Stephen Harper avait mis de la pression pour une évaluation environnementale fédérale « accélérée », l’étude avait pris 20 mois.

Le bar rayé est en ce moment au cœur d’une évaluation d’impact fédérale concernant l’agrandissement du port de Québec.

Le ministre des Transports du Québec, François Bonnardel, admet par la voix de son attachée de presse qu’une évaluation fédérale est une possibilité. « Il est trop tôt pour conclure si le projet sera soumis à une évaluation d’impact fédérale en matière d’environnement, indique Sarah Bigras. Toutefois, nous allons respecter notre engagement de commencer les travaux avant octobre 2022. »

Enjeu électoral 

Le projet de tunnel tel qu’il est proposé par la CAQ n’entre pas dans une liste d’ouvrages normalement soumis à des évaluations fédérales. Cette liste inclut par exemple un pont traversant la Voie maritime du Saint-Laurent, mais pas un tunnel.

Or, un article de la loi permet à la ministre de l’Environnement de désigner à des fins d’évaluation un projet qui n’est pas dans liste. Il s’agirait donc d’un choix hautement politique. Dans la région de la Capitale-Nationale, on s’attend d’ailleurs à ce que le troisième lien soit l’un des principaux enjeux de la campagne électorale fédérale.

Le cabinet de la ministre canadienne de l’Environnement, Catherine McKenna, n’a pas voulu dire si le troisième lien serait évalué par le fédéral en cas d’impacts sur le bar rayé. Le projet n’est pas encore connu et il est trop tôt pour s’avancer, s’est contentée de dire son attachée.

Des espèces qui ont du poids

Le béluga


TransCanada voulait construire un terminal pour le transport maritime du pétrole à Cacouna, dans la « pouponnière » du béluga. L’entreprise a finalement jeté l’éponge en 2015, quand le Comité sur la situation des espèces en péril a recommandé que l’espèce soit déclarée en voie de disparition.

Le suceur cuivré


Le projet d’agrandissement du port de Montréal à Contrecoeur est soumis en ce moment à une évaluation environnementale fédérale. Celle-ci a été décrétée en janvier 2016, soit il y a bientôt trois ans. Un autre poisson, le suceur cuivré, ou chevalier cuivré, est au cœur des débats. Le nouveau terminal entraînerait la perte de quatre hectares d’herbiers aquatiques dans l’habitat essentiel de l’espèce.

La rainette faux-grillon


Minuscule grenouille, la rainette faux-grillon a été au cœur de grandes controverses dans les dernières années. À l’été 2018, la Cour fédérale a confirmé la validité d’un décret d’Ottawa pour préserver l’espèce. La décision a mis un frein à un projet immobilier sur la Rive-Sud, dans la région de Montréal. La grenouille en voie de disparition n’a pas fini de faire la manchette : le promoteur immobilier débouté en Cour fédérale disait vouloir porter l’affaire en Cour suprême.