(Pontiac) Le son strident des camions lourds qui reculent à tour de rôle pour vider leur chargement de pierres concassées se fait encore entendre à Quyon. Depuis le petit matin, lundi, des dizaines de travailleurs se livrent à un véritable branle-bas de combat pour renforcer la digue qui protège ce petit village depuis une douzaine de jours.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Cette course contre la montre a un seul objectif : éviter une répétition du cauchemar qui a frappé en fin de semaine Sainte-Marthe-sur-le-Lac, où le tiers des citoyens ont dû être évacués rapidement en pleine noirceur après qu’une partie de la digue protégeant la municipalité de la crue des eaux eut cédé.

Au cours des derniers jours, l’eau de la rivière des Outaouais n’a cessé de monter, venant à bout du premier rempart de fortune de sable qui avait été construit il y a une douzaine de jours à titre préventif et menaçant de répandre son torrent sur des dizaines de résidences avoisinantes.

Une deuxième digue de sable a été installée, puis une troisième de pierres concassées, atteignant une hauteur de plus de sept pieds, alors que la région de l’Outaouais se prépare à recevoir de nouveau entre 20 et 40 mm de pluie, selon les secteurs.

« Il faut que la digue tienne le coup pendant les deux prochaines semaines », a lancé hier la mairesse de Pontiac, Joanne Labadie, les traits tirés par les courtes nuits de sommeil auxquelles elle a eu droit au cours des derniers jours alors qu’elle a multiplié les rencontres et les appels pour s’assurer que sa municipalité ne soit pas dévastée.

« Nous sommes une petite municipalité. Nous tombons dans une zone inconnue. Nous avons dépassé le niveau d’eau de 2017. Et d’ici vendredi, nous ne savons pas ce qui va arriver. Mais nous sommes prêts. Notre équipe est prête. »

« [Au] village de Quyon, c’est sûr que les dernières 48 heures ont été difficiles à cause de la digue. C’est très important pour nous de protéger cette digue. Il y a beaucoup de pression parce que le niveau de l’eau va se maintenir pendant au moins deux semaines. Si la digue ne tient pas, nous ne perdons pas seulement les résidences, mais nos services d’eau et d’égout [aussi], et on va être obligés d’évacuer le village au complet », a-t-elle ajouté.

« Pour sauver des vies »

Malgré tout, Mme Labadie a dit entretenir un « optimisme prudent », convaincue que tout est mis en œuvre pour éviter le pire avec l’aide des 135 militaires déployés dans ce secteur de l’Outaouais.

« Aujourd’hui, nous travaillons pour sauver les vies de nos citoyens, pour sauver les infrastructures municipales. Le travail continue. Notre équipe de travaux publics et les ingénieurs sont là pour continuer à renforcer les digues. Ils ont travaillé de 2 h du matin lundi jusqu’à 22 h 30 le soir. Et ils vont continuer encore aujourd’hui », a dit la mairesse, qui a fait le point hier en compagnie du ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, également ministre responsable de la région de l’Outaouais.

L’état d’urgence est toujours en vigueur dans la municipalité de Pontiac, où 275 citoyens ont dû être évacués étant donné que certains chemins sont impraticables.

L’Outaouais demeure l’une des régions les plus touchées par les inondations. Selon le dernier bilan, 2417 personnes ont été évacuées.

La crue des eaux a déjà forcé la fermeture du chemin Ferry, qui mène au traversier assurant la liaison entre Quyon et la municipalité ontarienne de Fitzroy Harbour. De l’autre côté de la digue se trouve le parc municipal. Les bandes de la patinoire extérieure, toujours bien installées, sont à peine visibles. À quelque 50 mètres de là, les poteaux des filets de soccer mesurant sept pieds montrent à peine leur couleur. Quant au centre communautaire flambant neuf situé non loin de là, près de la rivière des Outaouais, il est protégé par des sacs de sable installés par un petit groupe de bénévoles mené par le député libéral de Pontiac et ancien ministre des Transports André Fortin, vendredi soir. L’opération a duré jusqu’à minuit.

« Je n’ai jamais vu un tel niveau d’eau de ma vie », a déclaré hier le jeune Michael McCann, 18 ans, qui a participé à l’effort pour protéger le centre communautaire, alors qu’il prenait acte de la situation les deux pieds bien installés sur la nouvelle digue renforcée.

PHOTO PATRICK WOODBURY, LE DROIT

« On espère que les sacs de sable ont permis d’éviter le pire », a-t-il ajouté, vêtu de la traditionnelle salopette de pêche en cette période de crue printanière.

« Sur un pied de guerre »

Depuis que les autorités ont fermé les écoles sur le territoire de Pontiac, il y a une dizaine de jours, Michael McCann sillonne les rues de Quyon pour offrir son aide à ceux qui multiplient les efforts pour protéger leur maison. Il fait partie des chanceux. Il réside dans la rue Main, qui se trouve dans une zone qui ne peut être inondée.

« J’espère que cette digue ne cédera pas. Nous travaillons fort pour protéger notre communauté. Nous sommes sur un pied de guerre depuis le Vendredi saint. Je n’ai pas à m’inquiéter pour notre maison. Elle est sur un terrain plus élevé. Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas aider les autres comme nos proches et nos amis qui ont été évacués et qui pourraient bientôt l’être », a-t-il indiqué.

« On pourrait bien déménager. Mais je ne veux pas abandonner le village dans lequel j’ai grandi. Il y des choses pour lesquelles cela vaut la peine de se battre. »

« On ne veut pas seulement faire nos boîtes et quitter cet endroit pour recommencer ailleurs », a ajouté M. McCann en regardant la patinoire extérieure sur laquelle il patinait encore il y a à peine un mois.

Alors que l’on s’affaire à renforcer la digue, Robert Pilon n’a pas encore été contraint de déménager son casse-croûte mobile installé à une vingtaine de mètres de là. Et malgré le sentiment d’urgence qui règne autour, les commandes affluent. « Oui, les affaires sont bonnes malgré tout. Les gens ont besoin de manger. Il faut bien nourrir ceux qui travaillent sur la digue », a dit M. Pilon, après avoir remis à un client une poutine et un hamburger au fromage tout garni.