L'entrée de l'immeuble où logent les bureaux montréalais du premier ministre était encerclée de rubans jaunes pour en bloquer l'accès. Les signataires d'une lettre réclamant une enquête approfondie sur les interventions policières avec mort d'homme n'ont pas pu aller porter eux-mêmes leur missive; à la place, ils se sont fait dire de remettre leur lettre à la police.

Judith Lachapelle LA PRESSE

L'ironie de la situation a été soulignée par Gérald Larose, ancien président de la CSN et aujourd'hui professeur à l'UQAM, qui est à l'origine de la démarche appuyée par 14 autres personnalités. À moins d'une semaine du début de l'enquête du coroner sur la mort de Fredy Villanueva, ces 15 personnes - dont l'ex-ministre péquiste Louise Harel, la porte-parole de Québec solidaire Françoise David et l'auteur-compositeur interprète Luck Mervil - demandent une «rencontre urgente» avec le premier ministre.L'enquête du coroner est une opération de «camouflage», a dit Gérald Larose, parce qu'elle ne permettra pas d'aller «au fond des choses». Les signataires craignent que l'exercice accentue la «perception de graves injustices commises à l'endroit des minorités (profilage racial, surreprésentation des minorités dans le système judiciaire et à titre de victimes de tirs mortels de policiers)» ainsi que «la certitude que les autorités feront toujours tout pour les nier».

«Il n'y a pas d'apparence de justice et dans la balance, certains pèsent plus lourd que d'autres», a ajouté Françoise David.

Les signataires déplorent que le mandat de l'enquête du coroner ne soit pas plus large. «Nous voulons une commission publique d'enquête sur les événements de Montréal-Nord, mais aussi sur d'autres événements antérieurs, a déclaré Gérald Larose. Nous émettons l'hypothèse que nous n'avons pas atteint un degré de professionnalisme dans ces situations et cela doit être corrigé.»

En après-midi, le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, a indiqué qu'il était prêt à rencontrer les signataires. L'invitation a été refusée parce que, selon M. Larose, M. Dupuis a été maintes fois interpellé sur le sujet «et il n'a jamais bougé». «J'estime que le premier ministre doit ramener à l'ordre son ministre qui, lui-même, a une garde rapprochée composée essentiellement de policiers», a dit M. Larose.

Inquiétude

«Nous sommes inquiets», a plusieurs fois répété M. Larose. Inquiets notamment de voir que l'enquête telle qu'elle s'annonce n'aidera en rien à assainir le climat à Montréal-Nord, a déclaré M. Larose. Le gouvernement avait pourtant promis de «faire toute la lumière» sur les événements. «Le ministre est revenu sur son engagement à fournir aux familles les ressources nécessaires afin qu'elles soient valablement représentées à l'occasion de l'enquête», écrivent les signataires, en soulignant que les moyens des familles sont modestes.

«On sait que les policiers sont formidablement bien représentés grâce aux fonds publics», dit M. Larose. Le gouvernement a proposé de payer les coûts de l'avocat de la famille Villanueva seulement.

Plusieurs témoins et groupes de défense des droits ont renoncé à participer à l'enquête menée par le juge Robert Sansfaçon. Déjà, la famille Villanueva, les quatre témoins du drame et les groupes comme la Ligue des droits et libertés ainsi que la Ligue des Noirs ont annoncé qu'ils ne participeraient pas à l'exercice.

L'avocat de l'un des témoins, Me Alain Arsenault, a souligné que sans les moyens pour se préparer convenablement à l'enquête, il ne pouvait représenter correctement son client. «Participer à l'enquête reviendrait à la cautionner», dit-il.

Le ministère public a déjà décidé de ne pas porter d'accusation contre le policier qui a tiré les coups de feu. «Pourquoi, lorsqu'un geste est fait par certains citoyens, il peut rester impuni?» a souligné Luck Mervil. «Il y a eu plusieurs personnes tuées ou blessées par des policiers et ceux-ci ont eu l'impunité», a ajouté Dan Philip, de la Ligue des Noirs.

Fredy Villanueva a été tué par balle dans un parc de Montréal-Nord lors d'une intervention policière, le 9 août 2008. L'enquête du coroner Robert Sansfaçon doit débuter lundi.