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Philippe Couillard, un politicien au parcours atypique

Philippe Couillard a toujours aimé apprendre et ça n'a... (PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE)

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Philippe Couillard a toujours aimé apprendre et ça n'a pas changé aujourd'hui. En campagne électorale sur les routes du Québec, il lisait Le mythe de Napoléon au Canada français, volumineux ouvrage signé Serge Joyal.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Près de 11 ans après s'être fait élire sous la bannière libérale, Philippe Couillard vient d'accéder au poste de premier ministre. C'est un parcours atypique que celui de ce neurochirurgien surdoué. Notre journaliste Pascale Breton brosse son portrait, depuis ses années en Arabie saoudite jusqu'à sa prestation remarquée comme ministre de la Santé, de son passage controversé au privé jusqu'à son retour en politique.

Le surdoué

Au bout du fil, de sa maison en Jordanie, le Dr Mahmoud Zuhair Karmi s'exclame en apprenant la nouvelle, à la fois incrédule et enthousiaste. «Philippe Couillard élu premier ministre? Fantastique! C'est un grand homme.»

Le Dr Karmi a bien connu Philippe Couillard, âgé de 56 ans. Ensemble, ils ont mis sur pied le département de neurochirurgie de l'hôpital construit par l'entreprise pétrolière Aramco, en Arabie saoudite.

Seuls neurochirurgiens dans leur ville d'exil, ils ont tissé des liens serrés, prenant plaisir à discuter pendant des heures devant un bon repas au restaurant. «Il a un bon sens de l'humour et moi aussi», souligne le Dr Karmi.

Le Jordanien lui a enseigné l'arabe. Vers la fin de son séjour, Philippe Couillard se débrouillait sans interprète dans la plupart de ses consultations. «C'est un homme très honnête, consciencieux, qui travaille fort. C'était un bon ami.»

Premier de classe

Comme la plupart des médecins, Philippe Couillard a toujours été un premier de classe. Il a grandi à Montréal, dans le quartier Côte-des-Neiges. Il a joué au hockey. Il a fait ses études secondaires au collège Stanislas.

Brillant, doué, il est admis en médecine à l'Université de Montréal à l'âge de 16 ans, ce qui exige beaucoup de maturité. «Les gens comme lui ne sont pas juste bons en science, ils sont bons dans tout!», lance un ami de longue date, le Dr Michel Bojanowski, neurochirurgien au CHUM.

À 22 ans, son diplôme en poche, Philippe Couillard se trouve trop jeune pour pratiquer la médecine. Il choisit la neurochirurgie parce qu'elle exige six années de spécialisation, soit une de plus que les autres. «Déjà, comme résident, Philippe Couillard dégageait beaucoup, il avait du leadership», se souvient le Dr Bojanowski, qui a étudié avec lui.

Il a toujours aimé apprendre et ça n'a pas changé aujourd'hui. En campagne électorale sur les routes du Québec, il lisait Le mythe de Napoléon au Canada français, volumineux ouvrage signé Serge Joyal.

Il se passionne pour le XIXe siècle et lit autant sur la guerre franco-prussienne que sur Napoléon. Il lit moins d'«oeuvres de fiction», comme il les appelle, mais à cet égard, il aime beaucoup Milan Kundera.

Il faut dire que Philippe Couillard a grandi dans un univers de culture et de livres. À 3 ans, il apprenait déjà à décoder des sons en feuilletant des albums de Tintin, assis sur les genoux de sa mère, Hélène Pardé. Française d'origine, c'est la passionnée de politique de la famille.

Son père, Pierre, mort en 2001, était un professeur réputé à l'Université de Montréal, l'un des premiers francophones de la biologie moderne.

Le jeune Philippe voulait devenir archéologue, mais son père voulait qu'il fasse une carrière en science. «À cette époque, on écoutait ses parents», a-t-il déjà dit.

Le grand départ

C'est à 35 ans qu'il décide de tout quitter pour l'Arabie saoudite. Il vend sa maison, démissionne de son poste de chef du département de neurochirurgie à l'hôpital Saint-Luc et s'envole avec sa première femme et leurs trois enfants, âgés de 3, 6 et 9 ans, pour une nouvelle expérience.

Le début des années 90 était une période difficile et morose pour les jeunes médecins, rappelle le Dr Luc Valiquette, chirurgien urologue au CHUM. Il se souvient des discussions qu'il a eues avec le Dr Couillard avant son départ, dans le salon des chirurgiens de l'hôpital.

«Plusieurs médecins ont été joints par l'Arabie saoudite, moi inclus. Je pense que plusieurs ont été tentés, mais bien peu ont eu le courage de le faire comme Philippe Couillard.»

Le salaire équivalait sensiblement à ce que le chirurgien gagnait dans son pays. Mais comme il était exempt d'impôts, c'était intéressant. «Un médecin pouvait amasser de l'argent rapidement pour ensuite se consacrer à une carrière universitaire», souligne le Dr Valiquette.

Le neurochirurgien vivra finalement quatre ans à l'étranger. Pendant ses congés, il voyage avec sa famille en Asie, en Afrique, en Australie. Il chérit particulièrement la Jordanie, terre d'origine de son ami, le Dr Karmi.

Le retour au Québec est plus brutal. Le couple se sépare. Philippe Couillard s'installe en Estrie. Il pratique au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke et devient professeur à la faculté.

Le Dr Michel Baron, à l'époque doyen de la faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke, se rappelle avec plaisir leurs discussions. Les deux hommes mangeaient tôt à la cafétéria de l'hôpital, avant que la foule n'afflue.

Dans le petit groupe, on trouvait aussi celui qui est devenu son fidèle ami, Juan Roberto Iglesias. Il le suivra plus tard comme sous-ministre, puis aujourd'hui comme secrétaire général. Les deux hommes ponctuent leurs conversations d'allégories et de citations latines.

Une façon de faire qui amuse leurs collègues, note le Dr Baron. «Philippe Couillard a une façon de s'exprimer avec goût et recherche. Ce n'est pas du snobisme, mais un pur plaisir pour lui.»

Le ministre pêcheur

Dans le coffre de sa limousine, le ministre Philippe Couillard trimballait toujours ses bottes en caoutchouc et sa canne à pêche. Fuyant parfois la tourmente de la colline parlementaire, il prenait la direction d'une petite rivière aux abords des chutes Montmorency.

Ses grosses bottes enfilées directement sur ses habits, il faisait le vide. C'est son beau-frère, aujourd'hui décédé, qui l'a initié à la pêche à la mouche parce qu'il le trouvait trop stressé.

Ministre de la Santé pendant cinq ans et trois mois - un record -, Philippe Couillard s'est retrouvé sous les projecteurs quotidiennement. Urgences bondées, opérations annulées, listes d'attente interminables, une crise n'attendait pas l'autre.

Dans ce brouhaha, l'Ours - surnom donné par sa femme Suzanne, mais vite adopté au ministère de la Santé - avait besoin de nature et de calme.

Dès qu'il le pouvait, il retournait d'ailleurs à leur grande maison de Saint-Félicien, un ancien gîte près de la rivière Ashuapmushuan.

En le recrutant comme candidat, à l'automne 2002, les libéraux ont vite compris qu'ils n'avaient pas un politicien «traditionnel» devant eux.

Le Dr Couillard, alors neurochirurgien à Sherbrooke, était très impliqué sur le plan académique. Il avait aussi signé quelques lettres d'opinion dans les médias. Il venait de prendre position contre ses collègues spécialistes qui tenaient des journées d'études en guise de protestation contre le gouvernement. Philippe Couillard considérait que les patients étaient pénalisés.

C'est Jean Charest, chef du Parti libéral et député de Sherbrooke, qui a orienté le parti vers le candidat potentiel. L'homme avait une prestance, une vivacité d'esprit et des connaissances qui en faisaient une recrue de prestige.

Mais il avait aussi une candeur et des idéaux tels que plusieurs étaient alors convaincus qu'il ne ferait pas long feu dans l'arène politique, où la joute devient souvent partisane.

Le plus populaire

Contre toute attente, Philippe Couillard devient vite le ministre le plus populaire de son parti. Sa vis-à-vis péquiste, Louise Harel, confronte chaque jour un politicien archi-préparé. Il a une mémoire photographique, il maîtrise ses dossiers, il a de la profondeur.

«Ce n'est pas un manichéen. Pour lui, il n'y a pas les bons et les méchants. Il est capable de thèse, d'antithèse et de synthèse», reconnaît-elle. Par contre, «le doute ne l'habite pas. Il n'a que des certitudes». C'est une qualité recherchée chez un médecin, mais pas chez un politicien, ajoute Mme Harel.

Le nouveau ministre vit sa première crise sept mois à peine après son entrée en fonction. Des cas de mauvais traitements, mis au jour à la résidence Saint-Charles-Borromée, au centre-ville de Montréal, plongent le réseau en pleine tempête.

Choqué, le ministre estime que la situation est «intolérable» et exige une enquête. Le CHSLD sera mis sous tutelle. Mais le suicide du directeur général Léon Lafleur bouleverse le ministre. Il tiendra à assister aux funérailles.

«Encore aujourd'hui, c'est l'événement qui l'a le plus marqué», confient des membres de son entourage.

Au fil des mois, malgré les crises, le «bon doc Couillard», comme certains l'appellent, se démarque par son calme et sa prestance.

Il est apprécié dans le réseau. «Les gens avaient beaucoup de respect pour lui. Les infirmières disaient qu'il inspirait confiance», se souvient Jean-Marie Dumesnil, ancien président du comité des usagers du CHUM qui a côtoyé M. Couillard dans plusieurs dossiers.

La réputation du ministre dépasse largement ses réalisations, note pour sa part le député caquiste Éric Caire, qui a été critique en santé lorsque l'ADQ est devenue opposition officielle en 2007.

«Il a cette qualité d'être rassurant et c'est ce qui le rend dangereux, estime M. Caire. Il donne l'impression que tout va bien alors que ce n'est pas le cas.»

C'était le «chirurgien de la statistique», ajoute M. Caire. «Il mettait le focus de façon chirurgicale sur ce qui allait bien, en omettant consciemment ce qui allait moins bien.»

Peu à peu, l'usure se fait sentir. Philippe Couillard a l'impression «d'avoir fait le tour du jardin». Il voudrait un ministère à vocation économique où il ne serait pas sous les projecteurs tous les jours.

Des rumeurs l'envoient au Conseil du Trésor. Mais l'élection de 2007, qui porte au pouvoir un gouvernement libéral minoritaire, change la donne. Il est confiné à la Santé.

Sur la pointe des pieds

À peine un an plus tard, en juin 2008, il tire sa révérence, presque en catimini. Il n'y aura ni discours ni hommage à l'Assemblée nationale.

«Ça faisait un certain temps qu'il envoyait des signaux à l'effet qu'il n'était pas très heureux dans son environnement politique», se souvient M. Caire.

Avec cinq adolescents à la maison et aux études, Philippe Couillard trouvait parfois que le salaire des élus n'était pas assez élevé. Il aurait également souhaité que des hauts cadres de la santé soient eux aussi imputables, à force de se retrouver sous le feu des critiques pour des décisions qu'il n'avait pas prises.

La politique avait eu raison de lui. Momentanément.

Le persévérant

Un soir d'automne 2007, lors du traditionnel souper de la Tribune de la presse, le premier ministre Jean Charest raconte que lorsque Philippe Couillard vient souper chez lui, il en profite pour mesurer les fenêtres. «Je ne comprends pas pourquoi», lance-t-il tandis que la salle croule de rire.

C'est une boutade, bien sûr. Mais à cette période, c'est un secret de Polichinelle que Philippe Couillard aspire un jour à devenir premier ministre.

Le Québec en a eu un avant-goût dans le feuilleton du CHUM. En 2005, le ministre de la Santé a tenu tête publiquement au premier ministre dans le choix du lieu, favorisant l'emplacement du centre-ville plutôt que celui de la gare de triage.

Philippe Couillard aura finalement gain de cause, mais sa position sera vue comme un affront public au premier ministre Jean Charest.

En juin 2008, Philippe Couillard choisit pourtant de quitter la vie politique. Moins de deux mois plus tard, il est embauché par le Fonds d'investissement PCP (Persistence Capital Partners), alors propriétaire des cliniques médicales privées Medisys.

Non seulement il a négocié son embauche pendant qu'il était toujours ministre de la Santé, mais il a aussi, parmi ses derniers gestes politiques, autorisé un décret faisant plus de place aux cliniques privées, dénoncent ses adversaires.

Ces révélations soulèvent un tollé, mais le commissaire au lobbyisme le blanchit au terme d'une enquête.

Silence radio

Pendant son intermède hors de la vie politique, Philippe Couillard s'éclipse complètement. Sollicité pour des entrevues, il décline toujours poliment les demandes.

Pendant cette période, il devient chercheur principal en droit de la santé et enseigne à l'Université McGill. Il est membre du comité consultatif international pour le ministère de la Santé de l'Arabie saoudite. Il est membre du comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité. Il fait un passage chez Secor comme conseiller stratégique.

Il s'associe également avec l'ancien directeur général du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), Arthur Porter, pour fonder une firme de consultants qui ne sera finalement jamais active.

C'est avant que n'éclate le scandale du CUSM et qu'Arthur Porter soit accusé de fraude et de corruption.

Depuis, M. Couillard a souvent dû s'expliquer sur ses relations. Il affirme que Porter était «une bonne connaissance» tandis que ce dernier ne se gêne pas pour dire qu'il est déçu d'être répudié par celui qu'il considérait comme «un grand ami».

«Philippe Couillard a tendance à faire confiance trop vite. Ça lui a souvent coûté cher», dira à ce sujet le Dr Michel Baron, qui le connaît depuis ses années à Sherbrooke.

Même s'il est discret, Philippe Couillard ne s'est pas fait oublier. En septembre 2012, quand les libéraux perdent le pouvoir et que Jean Charest démissionne, son téléphone se met à sonner. Il est à la pêche, loin de toute civilisation.

Quand son cellulaire capte finalement les ondes, sur le chemin du retour, il a de nombreux messages. Plusieurs le pressentent pour succéder à Jean Charest.

«Il n'aime pas la chicane»

Il se lance alors dans la course à la direction du parti, contre Pierre Moreau et Raymond Bachand. Quand ce dernier l'attaque en plein débat au sujet de ses relations avec Arthur Porter, Philippe Couillard est déstabilisé et profondément choqué.

«Il a de la difficulté avec les attaques personnelles, souligne un proche dans l'organisation. Il n'aime pas la chicane.»

«C'est une personne fondamentalement intègre», explique le Dr Michel Bojanowski, neurochirurgien au CHUM et ami de M. Couillard depuis leurs années d'études. «Il prend des décisions en fonction de ses valeurs.»

Philippe Couillard se fait facilement élire dès le premier tour, avec 58,5% des voix. Dans les mois suivants, les militants déchantent toutefois un peu. L'inquiétude commence à se faire sentir dans les rangs libéraux.

Le leadership du nouveau chef est mis en doute. Les démêlés sur la Charte avec l'ancienne députée Fatima Houda-Pepin, finalement exclue du caucus, font pâlir son aura.

C'est mal connaître Philippe Couillard. Il se prépare. Il fait le tour du Québec. Il visite les gens dans les usines, les entreprises, sur le terrain. Il apprend.

«En visite à la foire agricole d'Amqui, un fermier lui a expliqué en détail la façon d'évaluer les vaches laitières dans les concours. Par la suite, M. Couillard en parlait avec les fermiers qu'on rencontrait dès qu'il en avait l'occasion. Ils ne comprenaient pas comment il pouvait connaître ça!», relate Harold Fortin, son attaché de presse depuis la course à la direction.

Philippe Couillard n'aime pas l'échec et la demi-mesure. «Il n'est pas ambitieux au point de progresser au détriment des autres, mais il va au bout des choses», confient des proches.

Près de 11 ans après ses débuts en politique, il vient d'être élu premier ministre.




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