Milieux fertiles de la désinformation et de la manipulation politique, les géants Facebook et Twitter seront dans la ligne de mire du gouvernement de Justin Trudeau, qui a annoncé hier un train de mesures pour accroître la protection du Canada contre les menaces d'ingérence étrangère, comme les trolls russes, à moins de neuf mois du scrutin fédéral.

Mis à jour le 31 janv. 2019
FANNY LÉVESQUE LA PRESSE

« Il serait naïf de croire que nous ne sommes pas une cible pour une cyberattaque », a lancé la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould. Accompagnée du ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, et du ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, la ministre Gould a dévoilé son plan « pour protéger » les élections générales de 2019.

Parce que la menace est bien réelle, alors que les outils technologiques se multiplient à la vitesse grand V, ont affirmé hier les trois ministres du cabinet Trudeau. 

« Nos alliés comme les États-Unis, le  Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont tous expérimenté différents degrés d'interférence étrangère lors de récentes élections. » - Karina Gould, ministre des Institutions démocratiques

Comme La Presse l'a révélé hier, ces nouvelles mesures de protection se traduisent entre autres par la création d'un groupe restreint formé de cinq hauts fonctionnaires de ministères névralgiques (Sécurité publique, Justice et Affaires étrangères) et du conseiller à la sécurité nationale et au renseignement au bureau du premier ministre.

Cette équipe, baptisée Groupe de travail sur les menaces en matière de sécurité et de renseignement visant les élections, ne sera active que pendant la période électorale, réputée pour être un moment propice aux tentatives d'intrusion et de manipulation. « [Ce groupe] aura le mandat d'agir de manière impartiale, transparente et juste », a assuré la ministre.

Le Service canadien du renseignement de sécurité, la Gendarmerie royale du Canada, le Centre de la sécurité des télécommunications et Affaires mondiales Canada « se trouvent en première ligne » de ce groupe nouvellement formé. Ces agences canadiennes travailleront aussi de près avec Élections Canada.

Les géants du web interpellés

Ottawa sait pertinemment que le nerf de la guerre pour atteindre ses visées d'élections « libres et justes » sera la collaboration des géants du web. « Un tweet sur cinquante lors du dernier mois de la campagne américaine de 2016 était généré par un robot », a notamment précisé Ralph Goodale. 

« Lors des élections de 2017 en Allemagne, sept des dix articles les plus partagés sur Facebook à propos d'Angela Merkel étaient faux. » - Ralph Goodale, ministre de la Sécurité publique 

Les discussions avec ces plateformes numériques sont amorcées, a assuré Mme Gould. Le gouvernement fédéral réclame que ces entreprises prennent « des mesures concrètes » favorisant « la transparence, l'authenticité et l'intégrité » de leur espace virtuel. « Il y a une ouverture, une compréhension de leur part qu'ils doivent faire mieux », dit-elle.

Appelée à préciser davantage ce qui est demandé par Ottawa, Mme Gould a cité en exemple la fermeture par Twitter d'un nombre considérable de faux comptes. « Ce sont des pas initiaux », a-t-elle admis. Ottawa compte également sur son projet de loi C-76, grâce auquel les plateformes numériques devront accroître la transparence de la publicité en ligne.

Ralph Goodale a par ailleurs rappelé que le gouvernement avait eu « d'intenses discussions » avec Facebook et Twitter depuis les trois dernières années pour des questions de propagande terroriste, d'exploitation sexuelle d'enfants et de traite de personnes. « Leur expérience sur ces sujets leur a permis de comprendre notre niveau d'attente envers eux », a-t-il précisé.

Sur plusieurs fronts

Ottawa met également en place un « Protocole public en cas d'incident électoral majeur » qui veillera à informer les Canadiens si des incidents « graves » venaient à menacer la démocratie. Une somme de 7 millions sera aussi consacrée à des programmes servant à mieux outiller les électeurs pour qu'ils décèlent « des pratiques trompeuses ».

Les agences de sécurité canadiennes fourniront également pour la première fois en 2019 des séances d'information aux responsables des campagnes des principaux partis politiques. Ils pourront même recevoir des informations classifiées sur les activités d'ingérence étrangère pour mieux les prévenir et se protéger.

Ottawa admet que ces nouvelles mesures de protection visent avant tout des menaces étrangères, qu'elles soient étatiques ou non, mais qu'elles pourront aussi s'appliquer à des menaces intérieures. Le gouvernement rappelle que des individus qui voudraient enfreindre la Loi électorale du Canada s'exposeront à des sanctions judiciaires.

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Facebook Canada promet de collaborer

Dans une déclaration transmise aux médias, Facebook Canada a affirmé « prendre très au sérieux » ses responsabilités en matière « d'intégrité électorale » à la lumière des préoccupations soulevées par le gouvernement canadien hier. « Il nous reste encore du travail à faire, ce qui implique de continuer à intensifier nos efforts dans les mois à venir. Facebook s'est engagé à être une puissance pour le bien dans la démocratie canadienne », a écrit le chef des politiques publiques chez Facebook Canada, Kevin Chan. Le géant américain cite entre autres son nouvel outil « Infos et publicités » qui fait l'objet d'un projet-pilote au Canada et qui vise à accroître la transparence des publicitaires ainsi que ses efforts de vérification « par des tiers » pour réduire la propagation de fausses nouvelles sur sa plateforme.

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« C'est bien, mais pas assez », dit une spécialiste

Selon la conseillère en communication numérique Nellie Brière, les mesures proposées par le gouvernement Trudeau pour agir contre les menaces potentielles sur les réseaux sociaux devront aller plus loin. « C'est bien, mais ce n'est pas assez », a-t-elle indiqué à La Presse. Elle estime que les gouvernements devront davantage serrer la vis à ces géants du web, notamment en imposant leur propre réglementation. « [Mark] Zuckerberg l'a dit lui-même devant le Congrès américain. C'est le rôle du gouvernement de le réglementer parce qu'à partir du moment où Facebook est soumis à un devoir de profits, il va aller aussi loin qu'il doit aller pour en générer. S'il ne le fait pas, c'est une autre entreprise qui va le faire », illustre Mme Brière. « On peut bien avoir un comité de surveillance, mais il va falloir aussi les obliger à mettre en place des mesures pour informer et protéger les citoyens. »