Le Canada risque d'encaisser un deuxième échec en 10 ans dans sa quête pour décrocher un siège non permanent au Conseil de sécurité de l'ONU en raison des conflits diplomatiques dans lesquels le pays est plongé depuis quelques mois, estiment le Parti conservateur et le Nouveau Parti démocratique (NPD), de même qu'un expert en relations internationales.

Mis à jour le 31 janv. 2019
JOËL-DENIS BELLAVANCE LA PRESSE

Lancée en grande pompe à New York par le premier ministre Justin Trudeau lui-même l'an dernier, la campagne du gouvernement canadien a traversé une forte zone de turbulences à cause des tensions qui s'aggravent entre le Canada et la Chine, qui représente la deuxième puissance économique du monde et qui détient un des cinq sièges permanents au sein du Conseil de sécurité.

Pis encore, les différends qui persistent entre le Canada et l'Arabie saoudite, entre le Canada et la Russie, et aussi les relations plutôt tièdes qu'entretiennent Ottawa et Washington depuis l'arrivée au pouvoir du président Donald Trump font en sorte que les chances du gouvernement Trudeau de réussir là où le gouvernement Harper a échoué en 2010 sont sérieusement compromises, selon la députée du NPD Hélène Laverdière, ancienne diplomate, et le député conservateur Erin O'Toole, un ancien militaire qui est le porte-parole de son parti en matière d'affaires étrangères.

Sans compter que le Canada affronte deux autres pays européens nettement mieux organisés, l'Irlande et la Norvège, qui sont entrés dans la course avant le Canada. Le gouvernement Trudeau a aussi négligé un continent important depuis son arrivée au pouvoir, soit l'Afrique, le plus gros bloc politique à l'ONU qui compte 54 votes sur les 193 États membres, a souligné Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales à l'Université de Montréal et ancien conseiller politique de l'ex-ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion.

«Très inquiète»

Le vote pour ce siège pour la période de 2021-2022 doit avoir lieu en septembre 2020. L'ambassadeur du Canada aux Nations unies, Marc-André Blanchard, dirige les efforts canadiens pour l'obtention de ce siège avec l'appui d'une dizaine de fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères.

«Je suis extrêmement inquiète à cet égard. J'aimerais voir le Canada obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Mais cela fait longtemps que je suis très, très, très inquiète quant à nos chances de l'emporter», a affirmé à La Presse la députée Hélène Laverdière, qui a servi dans les ambassades du Canada à Washington, à Dakar, au Sénégal, et à Santiago, au Chili.

Parmi les facteurs qui jouent contre la candidature canadienne, elle a souligné que le Canada est «parmi les derniers de classe» en ce qui concerne l'aide au développement international, soit 0,26% du PIB alors que l'objectif devrait être de 0,7%. L'Irlande est à 0,35% tandis que la Norvège est à 1,1%.

«Sous les conservateurs, on s'est retirés de l'Afrique. Sous les libéraux, on n'y est pas retournés du tout. C'est un bloc important et je pense qu'on l'a perdu», affirme Mme Laverdière.

Selon elle, le bilan du gouvernement Trudeau en matière de lutte contre les changements climatiques - il a adopté les mêmes cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre que l'ancien gouvernement de Stephen Harper - va aussi lui coûter les appuis des petits États insulaires. «Ces pays ont un vote aussi, rappelle Mme Laverdière. Leur vote compte autant que celui des États-Unis. Ils examinent cela de près, les efforts pour lutter contre les changements climatiques, parce que pour eux, c'est une question de survie.»

«Nous avons aussi fâché nos partenaires européens en faisant plein de promesses sur le maintien de la paix, mais en faisant peu d'efforts. J'en ai eu des échos. [...] On ne s'est pas fait beaucoup d'amis depuis quelque temps. Je suis très pessimiste», a-t-elle dit. 

Mme Laverdière dit aussi que le Canada n'a pas explicité ce qu'il comptait faire s'il obtenait ce fameux siège.

Le député conservateur Erin O'Toole abonde dans le même sens. «Vous n'entendez plus le premier ministre ou la ministre Freeland parler de ce siège, aujourd'hui. Et il y a une raison pour cela. Le Canada n'a aucune chance de l'obtenir. Nous avons toujours dit que l'ONU est une institution importante. Mais on ne devrait jamais changer nos alliances et notre politique étrangère pour obtenir un siège. Comme le disait l'ancien ministre libéral des Affaires étrangères John Manley, le Canada n'a jamais été aussi seul sur la scène internationale qu'en ce moment», a dit M. O'Toole.

«À cause du comportement du premier ministre à l'étranger, en particulier depuis le fameux voyage en Inde, plus personne ne prend le Canada au sérieux», a-t-il ajouté.

«Difficile»

Au ministère des Affaires étrangères, une source gouvernementale a reconnu que la campagne s'annonce «difficile» pour le Canada, mais elle a dit être «optimiste» de voir la candidature canadienne triompher en raison des politiques progressistes mises de l'avant par le gouvernement Trudeau, qui ont un grand écho à l'étranger.

En 2010, le gouvernement Harper avait dépensé 1 million de dollars afin de soutenir la candidature du Canada, qui avait dû s'incliner devant le Portugal, encaissant ainsi un camouflet diplomatique sans précédent. En effet, le Canada avait auparavant réussi à décrocher un siège au Conseil de sécurité chaque décennie depuis la fondation de l'ONU en 1945.