L'étau diplomatique se resserre autour du Canada alors que les États-Unis déposeront formellement pas moins de 23 accusations de nature criminelle contre le géant chinois Huawei et sa directrice financière, Meng Wanzhou. Ce fait nouveau met fin au suspense entourant la demande d'extradition de la part des Américains.

Mis à jour le 29 janv. 2019
FANNY LÉVESQUE LA PRESSE

Déjà embarrassé par les propos controversés de l'ex-ambassadeur du Canada en Chine John McCallum - limogé samedi par Justin Trudeau -, le gouvernement libéral devra maintenant composer avec le souhait des autorités américaines sans accentuer la crise diplomatique dans laquelle il est plongé depuis l'arrestation de Mme Meng à Vancouver, en décembre dernier.

Le gouvernement Trudeau est par ailleurs demeuré silencieux après le point de presse de Washington, en fin de journée hier. Au terme d'une rentrée parlementaire teintée par les tensions entre Ottawa et Pékin, ni le bureau du premier ministre ni ceux des Affaires étrangères et de la Justice n'ont commenté le dépôt d'accusations.

Au total, Huawei et deux de ses filiales feront face à 23 accusations, dont 13 visent plus précisément Meng Wanzhou.

Les autorités allèguent que Mme Meng et son entreprise ont notamment menti pour contourner les sanctions américaines contre l'Iran. Et qu'elles auraient comploté pour frauder des institutions bancaires, en plus de faire entrave à la justice.

Selon le procureur général des États-Unis, Huawei aurait allégué en 2007 avoir vendu une division iranienne, appelée Skycom, à un tiers alors qu'en fait, la société l'aurait revendue à elle-même. Ces fausses déclarations, que Mme Meng aurait elle-même véhiculées, auraient mené des banques à violer les lois américaines sans le savoir.

Une dizaine d'accusations visent directement Huawei, qui aurait espionné son concurrent américain T-Mobile et comploté pour lui voler des secrets technologiques.

« Profonde reconnaissance »

« Nous sommes profondément reconnaissants envers le gouvernement canadien pour son aide et son engagement indéfectible envers la primauté du droit », a fait valoir le procureur général Matthew G. Whitaker, ajoutant que les autorités américaines « cherch[aient] actuellement » à faire extrader Mme Meng vers les États-Unis.

Un peu plus tôt hier, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, n'avait pas voulu confirmer si le Canada avait reçu la demande officielle d'extradition des Américains. Le nouveau ministre de la Justice, David Lametti, n'avait guère été plus bavard, se limitant à affirmer que le « processus d'extradition respectait la primauté du droit ».

Ce n'est que très tard en soirée que le ministère de la Justice a confirmé la réception de la demande d'extradition des États-Unis.

Rentrée mouvementée

Il faut dire que l'opposition attendait le gouvernement de Justin Trudeau de pied ferme au premier jour de cette dernière session parlementaire avant le déclenchement des élections. Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, n'a pas raté l'occasion d'attaquer le premier ministre sur sa politique étrangère, qu'il a comparée « à une catastrophe ».

« Quand le premier ministre va-t-il arrêter de faire payer les Canadiens pour ses erreurs ? », a lancé M. Scheer, citant la crise diplomatique avec la Chine, mais aussi les tarifs américains imposés sur l'acier et l'aluminium. « Nos partenaires internationaux n'ont aucun respect pour le premier ministre, et pourquoi en auraient-ils ? », a-t-il ajouté.

Ce à quoi Justin Trudeau a répondu avec fermeté que la priorité de son gouvernement était « d'assurer la sécurité des Canadiens » et « d'obtenir la libération des deux Canadiens détenus de façon arbitraire en Chine et d'obtenir la clémence pour le troisième [condamné à la peine de mort] ». M. Trudeau a aussi dit se « tenir debout pour la règle du droit ».

Ces derniers mots n'étaient pas étrangers à la tempête politique provoquée par les propos de l'ex-ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, qui est sorti de sa réserve deux fois plutôt qu'une, la semaine dernière, en avançant publiquement que Mme Meng avait de « bons arguments » à faire valoir pour contester son extradition.

Propos « inconciliables »

La ministre Chrystia Freeland a été la seule, hier, à commenter le limogeage de M. McCallum, qualifiant ses commentaires d'« inconciliables » avec les positions d'Ottawa. « Le premier rôle d'un ambassadeur est d'exprimer avec précision les positions du gouvernement. C'est ce qui fait que M. McCallum ne pouvait rester en poste », a-t-elle dit devant la presse.

Mme Freeland a aussi dit ne pas croire que les propos de M. McCallum aient eu des conséquences irréparables dans la crise diplomatique entre la Chine et le Canada. Elle a rappelé que le gouvernement faisait toujours le plein d'appuis sur la scène internationale pour réclamer la libération des Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig.

« Je veux souligner aussi qu'on a travaillé beaucoup avec nos diplomates autour du monde pour parler avec nos partenaires et [...] beaucoup de nos alliés ont publiquement parlé en appui et en soutien à la position canadienne », a-t-elle indiqué, citant entre autres la France, l'Espagne, l'Australie et les États-Unis. « Je suis certaine que ça fera une différence. »

Les relations diplomatiques entre le Canada et la Chine ne cessent de se détériorer depuis l'arrestation de Meng Wanzhou, le 1er décembre dernier, qui a provoqué l'ire du gouvernement chinois. Dix jours plus tard, l'ex-diplomate Michael Kovrig et le consultant Michael Spavor étaient arrêtés pour de vagues motifs de « sécurité nationale ».

Robert Lloyd Schellenberg, qui était déjà emprisonné pour une affaire de trafic de drogues, a aussi vu sa peine s'alourdir au début du mois, ayant été condamné à la peine de mort. Hier, M. Schellenberg a « probablement » fait appel du verdict, a fait savoir son avocat, qui n'a pas d'accès direct à son client.

Un quatrième Canadien, accusé d'avoir tenté d'escroquer une société de spectacles de près de 377 millions de dollars, a été arrêté à Macao, territoire du sud de la Chine connu pour ses casinos extravagants, a annoncé la police, hier. Le suspect, un retraité d'origine chinoise de 61 ans, a été arrêté vendredi et est soupçonné d'avoir tenté de transférer l'argent du compte de l'entreprise.