Après des heures de tourmente, l'ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, n'a eu d'autre choix que de présenter des excuses officielles dans l'espoir de calmer la tempête politique provoquée par ses propos dans la délicate affaire Meng. Énorme bévue ou fine stratégie ? Les avis sont partagés.

FANNY LÉVESQUE LA PRESSE

« Je suis désolé que mes propos ayant trait aux procédures judiciaires concernant Meng Wanzhou aient semé la confusion. Je me suis mal exprimé », peut-on lire dans la déclaration de l'ambassadeur McCallum transmise en fin de journée hier. « Comme le gouvernement l'a toujours dit clairement, il n'y a eu aucune intervention politique dans ce dossier. »

John McCallum est sorti de son devoir de réserve lors d'une conférence de presse organisée pour des médias sino-canadiens à Toronto, mardi soir, en évoquant publiquement que la directrice financière du géant Huawei a de « bons arguments » juridiques pour éviter l'extradition vers les États-Unis, allant même jusqu'à détailler certaines pistes de défense.

« En tant qu'ambassadeur du Canada en Chine, je n'ai aucun rôle à jouer dans l'évaluation des arguments ni à me prononcer sur le processus d'extradition », a réaffirmé par écrit M. McCallum, quelques heures après que le premier ministre Justin Trudeau eut déclaré qu'il n'avait pas l'intention de le congédier, ce que réclamaient les conservateurs.

Malgré le mea-culpa de M. McCallum, l'affaire a occupé toutes les discussions, hier, alors que le Canada est plongé dans une sérieuse crise diplomatique avec la Chine depuis l'arrestation de la haute dirigeante de Huawei à l'aéroport de Vancouver, en décembre, à la demande des Américains, qui la soupçonnent d'avoir violé les sanctions imposées à l'Iran.

À peine 10 jours plus tard, un ex-diplomate et un consultant canadiens étaient arrêtés par les autorités chinoises sous de vagues motifs de « risques à la sécurité nationale » de la Chine. Deux arrestations qu'Ottawa qualifie « d'arbitraires ». Hier, le message que martelait M. Trudeau était justement que sa priorité était de faire libérer ces deux Canadiens.

Munitions pour Pékin

Pour l'ex-ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques, les déclarations de M. McCallum viennent « compliquer un dossier qui est déjà complexe et difficile », en plus de donner des munitions à Pékin « pour augmenter la pression » sur Ottawa. « Ça vient confirmer ce que la Chine pense, qu'il s'agit d'un fait politique [...]. On s'expose à davantage de pression », dit-il.

« La Chine risque de se dire qu'il faut qu'elle continue de mettre de la pression, que le Canada va céder et que Mme Meng leur sera retournée. » - Guy Saint-Jacques

« Manifestement, M. McCallum et moi, nous ne sommes pas allés à la même école. Quand on est diplomate de carrière, on sait qu'on a un devoir de réserve », ajoute celui qui a occupé les mêmes fonctions de 2012 à 2016. « Si ça faisait partie d'une stratégie, puisque tout ça est très délicat, il aurait fallu que ce soit fait dans le privé. Tout ça est un peu malhabile. »

Stratégie politique ?

Ex-ministre conservateur et ancien ambassadeur du Canada à Paris, Lawrence Cannon est loin d'être du même avis et se dit persuadé que M. McCallum a agi selon « les instructions » de l'entourage du premier ministre ou de Justin Trudeau lui-même. « M. McCallum n'aurait pas pris la parole en son nom personnel comme ça, sans le préciser », estime-t-il.

M. Cannon y voit « des messages très spécialisés, pointus » pour « essayer de calmer le jeu » alors que la tension s'accentue entre le Canada et la Chine. « Je pense qu'on a voulu indiquer aux Chinois, j'imagine pour tenter de libérer les deux Canadiens, que [la situation avec Mme Meng,] ce n'est pas une volonté canadienne, mais celle des Américains », lance-t-il.

« Je pense qu'on essaye de [dire] qu'on est un peu victime dans ça, que dans le fond, la Chine ne devrait pas nous en tenir rigueur parce que ce sont les Américains qui nous ont placés dans cette position. »  - Lawrence Cannon

Selon lui, le fait que M. Trudeau n'ait pas « rabroué » son ambassadeur donne du poids à l'hypothèse de la stratégie politique.

Guy Saint-Jacques estime, pour sa part, que Justin Trudeau se retrouve plutôt « coincé » avec la situation alors qu'il n'est pas simple de « rappeler » son ambassadeur. « Il faudrait trouver un successeur et soumettre une demande d'agrément [accréditation] à la Chine », ce qui serait beaucoup trop risqué dans l'état actuel des relations diplomatiques, dit-il.

Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, a appelé au congédiement de M. McCallum dans les heures qui ont suivi la publication de ses déclarations, estimant que ses propos aient pu remettre en doute la séparation entre les pouvoirs politique et juridique.

La sortie de l'ambassadeur tranchait d'ailleurs avec la ferme position publique du gouvernement Trudeau selon laquelle la possible extradition de Meng Wanzhou suit un processus indépendant et apolitique qui doit être respecté. Les États-Unis doivent présenter au Canada leur demande d'extradition d'ici le 30 janvier.

- Avec La Presse canadienne