Même si les dénonciations de son comportement se multiplient sur la scène internationale, Pékin ne manifeste pas la moindre intention d'adoucir son approche dans le bras de fer suscité par l'arrestation au Canada d'une haute dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou.

Mis à jour le 4 janv. 2019
MARC THIBODEAU LA PRESSE

Lors d'une conférence de presse hier, le procureur général du Parquet populaire suprême de Chine, Zhang Jun, s'est dit convaincu « hors de tout doute » que deux Canadiens appréhendés dans la foulée de l'arrestation de Mme Meng avaient violé les lois du pays.

Selon l'agence Reuters, M. Zhang a ajouté que les détenus faisaient l'objet d'une enquête formelle « respectant strictement les procédures » prévues par la justice chinoise.

Le procureur général n'a pas précisé la nature exacte des gestes reprochés aux Canadiens, qui sont soupçonnés d'« activités menaçant la sécurité nationale ».

Le gouvernement canadien réclame depuis deux semaines « la libération immédiate » de l'ex-diplomate Michael Kovrig et de l'entrepreneur Michael Spavor.

D'ailleurs, un groupe de députés fédéraux qui doit se rendre en Chine cette fin de semaine veut profiter de ce voyage pour demander la libération des deux Canadiens, a indiqué hier le député conservateur Michael Cooper, qui fait partie de la délégation.

Juste avant Noël, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a haussé le ton envers les autorités chinoises, fustigeant le caractère « arbitraire » de ces détentions.

De nombreux analystes décrivent l'arrestation des deux Canadiens comme une mesure de rétorsion à celle de Mme Meng, qui fait l'objet d'une demande d'extradition des autorités américaines.

Une monnaie d'échange ?

Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine, pense que Pékin cherche, par le truchement du procureur général, à « faire monter la pression » sur Ottawa de manière à arriver à un « échange ».

Les autorités chinoises se gardent une « marge de manoeuvre » en évitant pour l'heure d'accuser formellement les deux hommes, note-t-il.

Après l'arrestation en 2014 en Colombie-Britannique d'un homme d'affaires chinois recherché par les États-Unis, un couple de missionnaires canadiens en Chine avait été appréhendé. De hauts responsables avaient alors demandé un échange à M. Saint-Jacques, qui avait tenté en vain de les convaincre que le gouvernement ne pouvait intervenir dans le processus d'extradition.

L'ambassadeur de Chine au Canada a dénoncé dans une lettre ouverte parue en décembre l'arrestation de la représentante de Huawei comme une « conspiration politique » téléguidée de Washington pour nuire au géant des télécommunications chinois.

M. Saint-Jacques pense que le Canada  se trouve actuellement « dans un cul-de-sac ». Seul un retrait de la demande d'extradition américaine, qui paraît improbable, pourrait permettre un dénouement rapide de la situation.

Cette perspective inquiète l'International Crisis Group (ICG), qui employait M. Kovrig comme consultant au moment de son arrestation.

L'organisation maintient que les activités de l'ex-diplomate étaient bien connues des autorités chinoises et n'avaient strictement rien d'illégal. Il rencontrait souvent des représentants du gouvernement dans le cadre de ses fonctions.

L'ex-diplomate possède la nationalité hongroise en plus de la nationalité canadienne, un élément susceptible d'entraîner une intervention plus musclée des autorités européennes.

Appuis internationaux

Karim Lebhour, d'ICG, a indiqué hier que l'organisation avait déjà reçu un « fort appui » de l'Union européenne et de plusieurs États membres, dont la France et l'Allemagne.

Les États-Unis, qui ont avisé leurs ressortissants des risques de détention arbitraire en Chine dans un avis émanant du département d'État, ont aussi réclamé la libération des deux détenus canadiens.

L'Australie a formulé à son tour des critiques à l'encontre de la Chine au cours des derniers jours tout en évitant d'aller jusqu'à demander à Pékin de les relâcher immédiatement.

La ministre des Affaires étrangères du pays, Marise Payne, a indiqué qu'il serait « très préoccupant » que les arrestations de Michael Kovrig et de Michael Spavor soient liées à la situation de Meng Whanzou.

Gareth Evans, ex-ministre de l'Australie qui a déjà présidé ICG, a déclaré au South Morning Herald que les autorités de son pays devaient adopter un ton plus tranchant dans ce dossier.

« C'est totalement contre-productif pour la crédibilité internationale de Pékin de se comporter ainsi et il est temps que le gouvernement australien le souligne avec beaucoup plus de fermeté et de clarté, tant en privé qu'en public », a-t-il souligné en relevant que le temps de la « diplomatie silencieuse » était passé.