En descendant les marches de l'escalier qui mène à son bureau de la colline du Parlement, hier, deux heures après que son ministre des Finances Bill Morneau eut annoncé la décision d'Ottawa d'acheter le pipeline Trans Mountain de l'entreprise américaine Kinder Morgan pour la somme de 4,5 milliards, le premier ministre Justin Trudeau s'est fait poser une seule question par les journalistes.

Publié le 30 mai 2018
Joël-Denis Bellavance LA PRESSE

«Êtes-vous en train de jouer votre carrière politique en achetant le pipeline Trans Mountain?», a lancé une collègue de CBC, Catherine Cullen, alors que les caméras étaient bien alignées pour capter les moindres gestes et paroles du premier ministre.

Justin Trudeau a simplement souri, avant de passer en coup de vent devant les journalistes pour se rendre à l'intérieur de la Chambre des communes afin de participer à un vote des députés. Ces images montrant le premier ministre qui s'impose la loi du silence en disaient long sur son état d'esprit, alors que l'annonce du ministre des Finances provoquait déjà une avalanche de réactions, en grande partie négatives, aux quatre coins du pays.

Pour plusieurs observateurs de la scène fédérale de même que pour les adversaires politiques des libéraux de Justin Trudeau, cette décision aussi téméraire qu'inattendue pourrait être le fait marquant du premier mandat du gouvernement libéral. Les risques économiques sont énormes. Les risques politiques le sont tout autant. L'injection de fonds publics dans un oléoduc sera assurément l'un des enjeux importants des prochaines élections fédérales, prévues en octobre 2019, même si Ottawa jure vouloir le mettre en vente dès que l'incertitude liée à des considérations politiques en Colombie-Britannique sera levée.

Les conservateurs devant les libéraux

Lundi, la firme de sondage Nanos a révélé que les libéraux de Justin Trudeau se retrouvent, pour la première fois depuis leur victoire en octobre 2015, derrière les conservateurs dans les intentions de vote. Selon le sondage, le Parti conservateur est maintenant en tête avec 36%, contre 33% pour le Parti libéral et environ 20% pour le NPD. Il faudra être attentif aux prochains coups de sonde pour mesurer l'impact de la décision d'hier sur les intentions de vote.

Justin Trudeau brillait par son absence hier aux Communes durant la période des questions. Il a laissé à son ministre des Finances le soin de répondre aux nombreuses questions du Parti conservateur, du NPD, du Parti vert et du Bloc québécois.

«Il ne s'agit plus ici du pipeline de Kinder Morgan. C'est maintenant le pipeline de Justin Trudeau», a déclaré à La Presse le député néo-démocrate de la Colombie-Britannique Nathan Cullen, qui est aux premières loges de la vive dispute entre sa province et l'Alberta au sujet du projet d'élargissement de l'oléoduc Trans Mountain, un projet dont les coûts sont évalués à 7,4 milliards.

Son collègue Alexandre Boulerice, député de Rosemont-La Petite-Patrie, s'est montré plus virulent encore. «Justin Trudeau et Bill Morneau sont devenus complètement fous», a-t-il lâché. M. Trudeau s'était engagé à faire de la lutte contre les changements climatiques sa priorité absolue, a-t-il rappelé, et voilà qu'il décide d'acheter un pipeline pour en assurer l'agrandissement et en tripler la capacité.

La Colombie-Britannique poursuit son combat

En décidant de «nationaliser» l'oléoduc Trans Mountain, alors que le premier ministre de la Colombie-Britannique John Horgan maintient qu'il va poursuivre la bataille devant les tribunaux pour s'assurer que sa province puisse imposer ses normes environnementales à un projet de pipeline qui passe sur son territoire, le gouvernement Trudeau franchit un pas que n'avait même jamais envisagé le gouvernement conservateur de l'ancien premier ministre Stephen Harper : injecter des fonds publics pour assurer la construction d'un oléoduc.

Pourtant, le gouvernement Harper était décrit par les groupes environnementaux et ses adversaires politiques comme étant au service des sociétés pétrolières.

«Le premier ministre oblige les contribuables canadiens à payer pour son échec. Il est incapable de créer une certitude dans le secteur énergétique canadien», a affirmé Andrew Scheer, chef du Parti conservateur.

«Pis encore, le premier ministre nationalise un pipeline et il ne peut pas dire le coût total aux Canadiens. Il voudrait faire croire aux Canadiens que la seule façon de construire le pipeline Trans Mountain est d'utiliser des milliards de dollars des contribuables, mais c'est faux. Quatre pipelines ont été construits sous le gouvernement conservateur précédent sans un sou des contribuables», a poursuivi M. Scheer.

L'échéancier respecté

Hier, Justin Trudeau a pris le temps de téléphoner à son homologue de la Colombie-Britannique pour lui expliquer les tenants et aboutissants de cette importante transaction. Il l'a aussi l'informé que les travaux, suspendus par Kinder Morgan en avril, reprendraient dès la présente saison estivale de construction et que le projet d'agrandissement serait terminé dans les délais prévus, soit d'ici 2020. Selon un compte rendu de son bureau, le premier ministre a également souligné que «le gouvernement du Canada est convaincu que, avec cet accord, il respecte la confiance que les Canadiens ont placée en sa capacité de faire croître l'économie et de protéger l'environnement».

Pour sa part, le ministre des Finances Bill Morneau a répété que ce projet était dans l'intérêt national et qu'Ottawa devait intervenir pour rassurer les investisseurs étrangers.

«Nous sommes confrontés à des risques et à des délais causés par l'incertitude politique. Une entreprise privée ne peut pas composer avec une telle incertitude entre deux provinces. Pour mettre fin à l'incertitude et pour obtenir la juste valeur de ce projet, nous exerçons notre pouvoir en achetant le projet. Ensuite, nous allons le revendre au secteur privé», a dit M. Morneau en conférence de presse.

«Nous croyons qu'il s'agit de la meilleure façon de protéger des milliers d'emplois et la façon la plus sûre et la plus sécuritaire d'acheminer nos ressources naturelles vers les marchés internationaux. Soyons clairs, il s'agit d'un investissement dans l'avenir du Canada», a-t-il aussi souligné.

Infatigable défenseure de la protection de l'environnement, la leader du Parti vert Elizabeth May, qui a plaidé coupable à une accusation d'outrage au tribunal, lundi, pour avoir fait fi d'une ordonnance de la cour interdisant de manifester à moins de cinq mètres des installations de Kinder Morgan à Burnaby, en banlieue de Vancouver, avait une tout autre lecture de la situation. «Le Canada vient de commettre une erreur historique», a-t-elle affirmé. Dans moins de 17 mois, les électeurs rendront leur propre verdict.