Washington a confirmé hier le dépôt d'une « proposition » du Canada en vue de modifier l'Entente sur les tiers pays sûrs, qui pourrait se traduire par le refoulement de milliers de demandeurs d'asile à la frontière. « Hypocrisie », « manque de transparence », « malhonnêteté » : cette révélation a entraîné une levée de boucliers tant chez les partis de l'opposition que chez des experts du sujet.

Mis à jour le 2 mai 2018
Maxime Bergeron LA PRESSE

En vertu de cette entente implantée en 2004, les migrants qui demandent le statut de réfugié à un poste-frontière canado-américain officiel se voient pour la plupart refuser l'entrée au Canada. Ceux qui arrivent de façon irrégulière, en empruntant par exemple le chemin Roxham, au sud de Montréal, peuvent par contre rester au pays le temps que leur dossier soit traité, une procédure qui prend souvent des années.

Le gouvernement Trudeau a entrepris en septembre dernier des discussions avec le département américain de la Sécurité intérieure pour modifier l'entente, rapporte l'agence Reuters. 

Ottawa souhaiterait que les migrants puissent être refoulés aux États-Unis, peu importe par où ils franchissent la frontière, selon une source canadienne proche des pourparlers.

L'enjeu aurait été soulevé au moins une douzaine de fois avec Washington.

Une porte-parole du département américain de la Sécurité intérieure a confirmé hier à La Presse que son département « évalue présentement la proposition faite par le Canada dans le but d'amender l'Entente sur les tiers pays sûrs ». Elle n'a pas précisé la nature exacte de la proposition canadienne, ajoutant que les États-Unis n'avaient pour le moment aucune annonce à faire à ce sujet.

MESSAGE « CONTRADICTOIRE »

La requête faite par le Canada apparaît « tout à fait inquiétante » pour le bien-être des demandeurs d'asile, selon Delphine Nakache, professeure agrégée en développement international à l'Université d'Ottawa. « Ça envoie un message qui est très contradictoire », a-t-elle déploré.

Le ministre de l'Immigration, de la Citoyenneté et des Réfugiés, Ahmed Hussen, a nié l'existence de négociations formelles avec les États-Unis, hier, et il est resté flou sur le dépôt d'une « proposition » canadienne. Il a qualifié l'Entente sur les tiers pays de « bon outil » pour gérer les demandeurs d'asile.

Le ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale s'est montré plus précis. Il a confirmé en point de presse la tenue de discussions « exploratoires » entre les deux pays. De là à rouvrir l'Entente ? « Nous serions prêts à avoir une discussion à ce sujet, oui, mais la réponse américaine en réponse à ça n'est pas encore déterminée », a-t-il indiqué.

PROPOSITION CANADIENNE

Pour l'heure, le dossier de l'immigration irrégulière est en train de se transformer en véritable boulet pour le gouvernement Trudeau. Il est accusé par les partis de l'opposition de ne pas avoir de plan précis pour affronter la vague de réfugiés, ou encore d'en faire trop peu pour bien les accueillir.

La proposition canadienne au gouvernement américain, relayée lundi soir par l'agence Reuters, ressemble fortement à une suggestion récente du Parti conservateur. La formation d'Andrew Scheer exige que toute la frontière entre le Canada et les États-Unis soit désignée comme un « point d'entrée officiel » au pays, ce qui permettrait le renvoi des demandeurs d'asile qui traversent par des endroits comme le chemin Roxham.

Michelle Rempel, porte-parole conservatrice en matière d'immigration, a sommé hier le premier ministre d'être « honnête » au sujet des pourparlers entamés entre le Canada et les États-Unis. 

« Non seulement ces discussions ont lieu trop tard, mais le gouvernement Trudeau n'est pas transparent. » - Michelle Rempel, porte-parole conservatrice en matière d'immigration

Mme Rempel rappelle que le ministre Ahmed Hussen avait nié le 19 mars la tenue de pourparlers officiels. « Il est ridicule de s'attendre à ce que les États-Unis prennent le Canada au sérieux sur cet enjeu si le gouvernement libéral non seulement négocie en secret, mais dit publiquement qu'aucune négociation n'est en cours. »

HYPOCRITE, SELON LE NPD

La députée néo-démocrate Hélène Laverdière, porte-parole en matière d'affaires étrangères, a quant à elle accusé le gouvernement Trudeau d'hypocrisie pendant la période des questions.

« Publiquement, le premier ministre dit qu'il accueille et souhaite la bienvenue aux réfugiés, mais derrière les portes closes, il tente de les renvoyer aux États-Unis, a-t-elle lancé. Les ministres responsables, eux, refusent de répondre aux questions. Le gouvernement pourrait-il être clair et nous dire si c'est vrai qu'il tente de renégocier l'Entente sur les tiers pays sûrs ? »

Justin Trudeau a répliqué que son gouvernement est « en conversation » depuis des mois avec les États-Unis à ce sujet, ajoutant que l'entente « permet une bonne gestion des demandes d'asile ». 

Le premier ministre a accusé les néo-démocrates d'utiliser « les tactiques de peur des conservateurs » et a affirmé que le Canada continuerait « d'aller de l'avant avec une approche qui fait preuve de compassion ».

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) demande la suspension de l'Entente sur les tiers pays sûrs, un avis partagé par de nombreux experts et juristes. Cette entente est d'ailleurs contestée en ce moment devant la Cour fédérale du Canada.

L'Agence des services frontaliers du Canada et Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada ont traité 50 440 demandes d'asile l'an dernier, plus du double par rapport à l'année précédente. Le Québec a accueilli presque la moitié de ces demandeurs (24 790), contre à peine 4710 en 2016.

Photo Martin Chamberland, La Presse

Au bout du chemin Roxham, une petite route de campagne bucolique, se dresse une série de constructions semi-permanentes destinées à l'accueil initial des migrants.

Un campement de plus en plus gros à Lacolle

VILLAGE HÉTÉROCLITE

D'un côté de la route, un immense panneau « hors taxe » annonce le passage prochain des automobilistes du Canada vers les États-Unis, par le poste frontalier de Lacolle. De l'autre côté, un ensemble hétéroclite de bâtiments en tôle, de terrasses en bois et de citernes d'eau est encerclé par de hautes clôtures en métal. On peut apercevoir des dizaines de familles qui s'activent à l'intérieur des roulottes. Et quelques hommes qui sortent fumer une cigarette, malgré le temps froid et pluvieux de ce lundi matin d'avril. Un demandeur d'asile tout juste arrivé des États-Unis nous indique être originaire de l'Érythrée, avant de s'éclipser derrière les grillages.

À 50 MINUTES DE MONTRÉAL

Les abris installés par le gouvernement dans le stationnement d'un terrain de camping se sont transformés en véritable camp de réfugiés au cours de la dernière année. Le village de fortune sert de point de transit aux migrants qui arrivent chaque jour par le célèbre chemin Roxham, situé à quelques kilomètres de là. Les demandeurs du statut de réfugié qui aboutissent ici ont choisi de traverser la frontière canado-américaine de façon irrégulière, par un petit bois, pour éviter d'être refoulés à un poste douanier officiel. La plupart proviennent d'Afrique, d'Amérique du Sud ou du Moyen-Orient. Nous sommes à 50 minutes de Montréal.

« CHANGEMENT DE DISCOURS »

Les migrants qui font leur demande de statut de réfugié une fois arrivés sur le sol canadien peuvent généralement rester au pays pendant que leur dossier est étudié par les autorités. Ils auraient pour la plupart été refoulés s'ils s'étaient présentés à un poste frontalier officiel, en vertu de l'Entente sur les tiers pays sûrs, en vigueur depuis 2004. Le gouvernement Trudeau a entamé des discussions avec les États-Unis en vue de modifier cette entente, a-t-on appris hier. Ottawa souhaiterait pouvoir refouler davantage de migrants vers les États-Unis, selon l'agence Reuters. Une « déception » pour Mary Foster, de l'organisme Solidarité sans frontières. « Tout de suite après l'élection de Trudeau, il avait un discours très pro-immigrants, très pro-réfugiés. Maintenant, sous la pression du discours conservateur, on voit un grand changement de discours. C'est très décevant. »

UN CONSERVATEUR À LACOLLE

Le député conservateur Pierre Paul-Hus, porte-parole en matière de sécurité publique, a visité pour la première fois les installations de Lacolle, lundi, en présence de La Presse. Au bout du chemin Roxham, une petite route de campagne bucolique, se dresse une série de constructions semi-permanentes destinées à l'accueil initial des migrants. De gros camions de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) montent la garde, et l'accès des médias est strictement contrôlé. Il y avait peu d'action en raison du mauvais temps ce matin-là, nous a-t-on indiqué. Pierre Paul-Hus défend bec et ongles la proposition faite la semaine dernière par son parti à Ottawa. « Il faut changer la loi d'un bout à l'autre pour que dès que tu franchis la frontière, si tu es intercepté quelque part, tu te fais arrêter et tu ne pourras pas demander l'asile. On va te retourner automatiquement. »

MANQUE DE COMPASSION ?

Le député insiste : la proposition de son parti n'est ni xénophobe ni insensible envers le sort des demandeurs d'asile. « Les conservateurs, on vise autant à être un pays terre d'accueil, mais de façon ordonnée et légale, plaide-t-il. Il y a des gens dans des pays un peu partout dans le monde qui ont demandé le statut de réfugié au Canada, ils attendent leur place, ils font affaire avec l'ONU et les ambassades, ils attendent d'être admis et on est absolument d'accord avec ça, comme avec l'accueil des Syriens l'année passée. » Le message des conservateurs pourrait se résumer ainsi : « Venez au Canada tout le monde, mais faites-le légalement », dit Pierre Paul-Hus.

UNE FRONTIÈRE DE 9000 KILOMÈTRES

Dans une lettre publiée hier matin dans Le Soleil, le ministre de l'Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté du Canada, Ahmed Hussen, a rappelé que le gouvernement Trudeau avait investi 173 millions « pour renforcer les opérations de sécurité à la frontière canado-américaine ». Surtout, il a affirmé que la proposition conservatrice ne réglerait rien à la situation. « Au contraire, elle risque d'encourager les demandeurs d'asile à entrer au Canada par n'importe quel endroit sur la frontière - qui fait près de 9000 kilomètres -, faisant en sorte d'échapper à la détection et à la vérification. Nous n'accepterons jamais une proposition qui puisse mettre à risque la sécurité des Canadiens. » Toutefois, selon l'agence Reuters, la proposition récente faite à Washington par le gouvernement libéral serait sensiblement de même nature que la position prônée par les conservateurs.

Photo Martin Chamberland, La Presse

À Saint-Bernard-de-Lacolle, les abris installés par le gouvernement dans le stationnement d'un terrain de camping se sont transformés en véritable camp de réfugiés au cours de la dernière année.