Une députée conservatrice part en guerre contre la pornographie en ligne, forte d'une alliance inusitée avec une chrétienne évangélique et une féministe radicale. Plusieurs, y compris dans l'industrie du porno, se montrent ouverts à ce qu'on restreigne l'accès à ces vidéos sur la Toile. Il reste à savoir si la solution proposée par Joy Smith saura rallier les parlementaires et l'industrie.

Mis à jour le 27 déc. 2013
Martin Croteau LA PRESSE

La Grande-Bretagne est sur le point de tester un système controversé par lequel les fournisseurs d'internet bloqueront volontairement l'accès aux sites pour adultes. Ce sera aux consommateurs de demander à ce que le filtre soit retiré, une formule appelée opt in en anglais.

À Ottawa, la députée manitobaine Joy Smith presse les parlementaires d'emboîter le pas au gouvernement conservateur britannique. Elle travaille avec des collègues sur un projet de loi privé qui pourrait bien être introduit à la Chambre des communes dans les prochains mois.

En entrevue, cette conservatrice de Winnipeg relate l'histoire d'une commettante qui a cherché en ligne le film Cendrillon pour ses enfants, et qui a eu toute une surprise en voyant le résultat de sa recherche.

«Lorsqu'on va à un club vidéo, on doit montrer une pièce d'identité pour louer un film pour adulte, résume la députée. Si nous le faisons au club vidéo, pourquoi ne pas le faire sur l'internet?»

Selon elle, les filtres parentaux sur les ordinateurs personnels sont inefficaces. Les appareils mobiles et les téléphones intelligents se multiplient. Sans compter que les jeunes sont souvent mieux ferrés que leurs parents en informatique.

«Nous ne voulons pas censurer qui que ce soit, dit Mme Smith. Si vous voulez regarder du porno - je ne comprends pas pourquoi les gens le font, mais c'est un pays libre -, vous n'aurez qu'à désactiver le filtre et vous y aurez accès.»

Le combat de la députée conservatrice n'est pas passé inaperçu, il a même donné naissance à une alliance inusitée. Mme Smith a récemment organisé une soirée à Ottawa à laquelle ont assisté une représentante de l'Evangelical Fellowship of Canada et la sociologue américaine Gail Dines, qui se décrit comme une «féministe radicale».

Un problème grandissant

Mme Dines, professeure au Wheelcock College de Boston, a fondé le groupe Stop Porn Culture, et mené plusieurs études sur l'impact de la pornographie. Selon elle, un nombre grandissant de thérapeutes et de professionnels de la santé publique sonnent l'alarme sur l'impact de la pornographie sur les jeunes.

«J'ai toujours été soupçonneuse à l'égard des théories sur la dépendance à la pornographie, j'ai toujours cru que c'était une excuse pour justifier certains comportements, dit Mme Dines en entrevue téléphonique. Mais lorsqu'on parle à des thérapeutes, on réalise qu'un phénomène majeur est en train de se produire.»

Le psychothérapeute britannique John Woods, qui se spécialise dans les effets de la pornographie chez les jeunes, lui a récemment fait état du cas d'un adolescent de 12 ans qui se masturbait 30 fois par jour. Son pénis était devenu rouge, mais il était incapable d'arrêter.

Des études montrent que les garçons commencent à regarder de la pornographie en ligne à l'âge de 12 ans et les filles à 13 ans, souligne Richard Poulin, qui a consacré plusieurs recherches sur la pornographie à l'Université d'Ottawa. Cette situation le préoccupe au plus haut point car, depuis l'élimination des cours d'éducation sexuelle à l'école, les films pour adultes sont souvent l'unique source d'information sur la sexualité pour les adolescents.

«C'est une sexualité qui est orientée uniquement sur le plaisir masculin», dénonce M. Poulin.

«Beaucoup de jeunes garçons croient que, par la pornographie, ils vont savoir ce qu'une fille attend dans un rapport sexuel. Si c'est cela qu'elle attend, elle va être surprise, la pauvre! Il y a une déshumanisation de l'acte sexuel, qui devient mécanique.»

À ses yeux, le Canada est mûr pour un débat de société. La dernière fois que le sujet a été abordé par le gouvernement, c'était au début des années 80, lorsque la télévision payante est arrivée dans les foyers.

Photo fournie par Sécurité Publique Canada

La députée Joy Smith

Oui aux contrôles, non au filtre

Des producteurs de pornographie se montrent ouverts à ce qu'on restreigne l'accès à leurs films, mais ils s'opposent catégoriquement au modèle britannique que la députée conservatrice Joy Smith souhaite importer au Canada.

Nicolas Lafleur, président de Pegas Productions, se dit parfaitement d'accord avec l'idée qu'Ottawa complique l'accès à la pornographie en ligne pour les jeunes.

«Mme Smith a parfaitement raison de s'inquiéter de cela, résume M. Lafleur. C'est un combat qu'on mène continuellement, nous aussi.»

Cette petite entreprise, située à Québec, a été propulsée dans l'actualité bien malgré elle, il y a deux ans. L'une des vedettes de ses vidéos, Samantha Ardente, a été congédiée de l'école primaire où elle travaillait de jour lorsque la direction a découvert son emploi à temps partiel.

M. Lafleur, dont une bonne partie des revenus provient d'abonnements en ligne, dit prendre plusieurs mesures pour empêcher les enfants d'aboutir sur son site par erreur, par exemple en expurgeant certains mots-clés de l'encodage des pages web.

Mais l'entrepreneur n'approuve pas le moyen préconisé par la députée Joy Smith, qui ferait en sorte que les sites pour adultes seraient bloqués par défaut. Plusieurs clients ayant parfaitement le droit d'utiliser son site hésiteraient, par gêne, à prendre contact avec leur distributeur. Une telle situation pourrait mener plusieurs entreprises du milieu à la faillite, selon lui.

«C'est discriminatoire puisque c'est axé sur une industrie qui est légale, dit M. Lafleur. Mme Smith peut trouver que notre industrie n'est pas éthique ou qu'elle ne correspond pas à ses valeurs. Mais tant qu'à y être, tout le monde pourrait demander de bloquer des contenus avec lesquels ils ne sont pas d'accord.»

M. Lafleur propose plutôt une formule inverse: que les parents puissent joindre leur fournisseur internet pour bloquer les sites pornographiques. Les Canadiens peuvent déjà s'inscrire sur une liste pour empêcher les entreprises de télémarketing de les solliciter à la maison. Le modèle de l'opt out et non opt in semble beaucoup plus juste à ses yeux.