C'était un moment rare dans l'histoire parlementaire: les députés libéraux, au pouvoir, en plus de bloquistes et de néo-démocrates, étaient tous debout pour applaudir le premier ministre Jean Chrétien.

Charles Côté LA PRESSE

En ce 17 mars 2003, il venait d'affirmer que le Canada ne participerait pas à l'invasion de l'Irak, souhaitée et préparée par les États-Unis et la Grande-Bretagne, ses deux principaux alliés.

«On a toujours affirmé clairement que le Canada exigerait l'autorisation du Conseil de sécurité, avait déclaré M. Chrétien. Si l'action militaire débute sans une nouvelle résolution du Conseil de sécurité, le Canada ne participera pas.»

M. Chrétien répondait à Stephen Harper, alors chef de l'opposition et de l'Alliance canadienne. En même temps, il exprimait la volonté d'une grande proportion de Canadiens et d'une forte majorité de Québécois.

Trois jours plus tard, l'invasion de l'Irak par la coalition américano-britannique commençait.

Que reste-t-il de ce moment, 10 ans plus tard? C'est le sujet d'un colloque qui aura lieu vendredi et samedi à Shawinigan, auquel M. Chrétien participera.

«C'est un moment important de politique étrangère canadienne sur lequel il plane encore un certain mystère», dit Stéphane Roussel, un des organisateurs du colloque et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes.

«Tout le monde s'attendait à ce que le Canada aille en guerre, qu'il n'aurait pas le choix», dit-il.

Le Canada allait-il subir les représailles de son allié américain? Plusieurs le croyaient.

Kim Richard Nossal, directeur du Centre for International and Defence Policy, à l'Université Queen's, était l'un de ceux-là. Et il reconnaît aujourd'hui s'être trompé.

«À la fin 2003, M. Chrétien avait quitté [le pouvoir], dit-il. S'il y a eu un impact, il a été de courte durée. La relation avec les États-Unis vit des contrariétés qui sont de courte durée parce que les gens en place changent.»

La façon Chrétien

N'empêche, selon M. Nossal, il y a une façon polie et une façon impolie de dire non aux États-Unis. «Quand Brian Mulroney a annoncé à Ronald Reagan que le Canada ne participerait pas à la "guerre des étoiles", il l'a avisé en privé longtemps avant d'en faire l'annonce publique, dit-il. Dans le cas de M. Chrétien, c'est sorti à la Chambre des communes.»

De plus, souligne M. Nossal, la décision canadienne de s'appuyer sur l'absence d'une résolution de l'Organisation des Nations unies (ONU) pouvait surprendre, compte tenu de la participation du Canada au bombardement du Kosovo en 1999, sous l'égide de l'OTAN et à l'encontre du texte d'une résolution de l'ONU.

Selon Pierre Binette, directeur de l'École de politique appliquée à l'Université de Sherbrooke, la principale conséquence pour le Canada du refus de participer à l'invasion de l'Irak a été une implication plus importante en Afghanistan. «J'ai l'impression que la réaction américaine a été pondérée par cette volonté affichée par le Canada de s'impliquer fortement en Afghanistan», indique-t-il.

Que retient-on de cet épisode de la politique étrangère canadienne? «À voir la politique du gouvernement actuel, c'est comme s'il y avait une leçon qu'on n'avait pas tirée, dit M. Roussel. L'alignement sur les États-Unis n'est pas la meilleure option pour le Canada.»