Bouillant, dur, rude, batailleur, impitoyable... Les gens qui ont côtoyé Thomas Mulcair au cours des 20 dernières années manquent de qualificatifs pour décrire la «bête politique» redoutable.

Mis à jour le 16 oct. 2011
VINCENT MARISSAL LA PRESSE

On tombe vite dans les clichés pour présenter l'homme fort du NPD au Québec, mais sa réputation n'est pas surfaite, comme l'ont appris les conservateurs, peu de temps après l'arrivée de Thomas Mulcair à la Chambre des communes, en 2007.

Interrompu par les cris et les quolibets de quelques députés conservateurs au moment où il lisait une déclaration aux Communes, le tout nouveau député d'Outremont les a invectivés à son tour, quittant même sa place pour aller leur dire sa façon de penser dans le blanc des yeux.

«Nos députés pensaient vraiment qu'il allait les frapper!», raconte un conservateur.

Un député libéral, témoin de la scène, résume: «Sur le fond, Mulcair avait raison, mais il a vraiment pété une fuse et sa réaction était excessive.»

Le principal intéressé minimise l'incident, niant avoir voulu s'en prendre physiquement aux conservateurs. «Je demandais au gouvernement de ne pas expulser un immigrant homosexuel dans son pays d'origine parce qu'il risquait d'être maltraité, et les conservateurs riaient. Je leur ai demandé: C'est quoi, vos valeurs? «, dit Thomas Mulcair.

Une source néo-démocrate confirme toutefois que M. Mulcair s'est bel et bien avancé vers les rangs conservateurs. «Il n'y a pas eu d'altercation, mais certainement une invitation à aller régler ça dehors!», résume cette source.

Cette anecdote illustre bien le caractère explosif de Thomas Mulcair. Derrière le sourire resplendissant de ce grand gaillard se cache un animal politique d'une rare intensité redouté par ses adversaires et craint dans son propre parti.

«C'est un genre de Dr. Jekyll et Mr. Hyde, résume un adversaire libéral. Quand on lui parle, il est super gentil, mais dès qu'il entre dans son rôle partisan, il change de personnalité et devient impitoyable.»

Thomas Mulcair préfère parler de «force de caractère», une qualité essentielle pour un chef, dit-il. Ses adversaires comme ses partisans disent toutefois qu'il lui arrive parfois de déraper, comme cette fois, en avril 2010, lorsqu'il a qualifié les conservateurs de «crosseurs» aux Communes ou, en 2002, lorsqu'il a traité l'ancien ministre péquiste Yves Duhaime de «vieille plotte», ajoutant qu'il avait hâte de le voir en prison. M. Mulcair accusait Yves Duhaime d'avoir fait du trafic d'influence au profit des supermarchés Metro auprès du gouvernement Landry. L'affaire s'est transportée en cour, où M. Mulcair a été condamné à payer 95 000$ à Yves Duhaime.

Autre «victime» de Thomas Mulcair à cette époque, Bernard Landry n'a toujours pas digéré, près de 10 ans plus tard, les accusations de favoritisme lancées par l'ancien député libéral provincial de Chomedey. M. Mulcair laissait alors entendre que la femme de Bernard Landry, Lorraine Laporte, aujourd'hui disparue, avait été nommée juge par népotisme.

«Lorraine avait gagné tous les concours, et il le savait, mais il me harcelait sans cesse avec ça, raconte M. Landry. C'était injuste et insidieux. Mais j'ai revu M. Mulcair récemment et il était d'une grande gentillesse. On dirait que ce n'est pas le même homme depuis qu'il est à Ottawa.»

Au temps où M. Mulcair et lui étaient ministres de l'Environnement, Stéphane Dion a lui aussi goûté à la médecine de son homologue du Québec. En pleines négociations pour un accord Québec-Ottawa sur les efforts de réduction des gaz à effet de serre, M. Mulcair avait traité M. Dion d'«arrogant», ajoutant que plus il le côtoyait, plus il comprenait les souverainistes!

«Je ne sais pas pourquoi il s'en prenait à moi personnellement, mais je ne suis jamais embarqué là-dedans, dit Stéphane Dion. Je ne connais pas assez l'homme pour savoir s'il jouait un jeu ou s'il était vraiment ulcéré.»

Le passage mouvementé et la démission fracassante de Thomas Mulcair à l'Environnement au sein du gouvernement Charest ont laissé des traces à Québec. Un ancien collègue ministre de M. Mulcair affirme que le différend à propos du mont Orford n'est pas la seule raison du divorce Charest-Mulcair. «Tom avait des relations extrêmement tendues avec ses collègues, il voyait des ennemis là où il n'y en avait pas et c'était devenu intenable, dit son ancien confrère du Cabinet. À la fin, M. Charest a offert le gouvernement en ligne à Tom, mais il a refusé et il a claqué la porte...»

En entrevue à La Presse, M. Mulcair répète qu'il a agi par principe, un point c'est tout. «On ne transfère pas les terres d'un parc public à un promoteur, c'est la position que j'ai défendue.»

Plusieurs partisans de Thomas Mulcair, des députés notamment, affirment qu'il est perçu comme un héros par bien des électeurs parce qu'il a tenu tête à Jean Charest.

Un homme marqué

Politicien redoutable et redouté, Thomas Mulcair impose aussi le respect. Toutes les personnes interrogées pour cet article, adversaires comme partisans, s'entendent pour dire qu'il est rigoureux, intelligent, studieux et terriblement efficace.

«On est mieux d'être préparé si on veut l'attaquer, c'est un gars solide et il est impitoyable», résume Denis Coderre, lui-même reconnu pour sa combativité.

«Il arrivait bien préparé et il connaissait très bien ses dossiers», se rappelle Stéphane Dion.

Thomas Mulcair est aussi un communicateur hors pair, «dans les deux langues, qu'il maîtrise à la perfection, et avec beaucoup de charme», ajoute un ancien collègue ministre à Québec.

Contrairement à l'image du loup solitaire qu'on se fait souvent de lui, Thomas Mulcair est capable de jouer en équipe et, surtout, de prendre des coups pour l'équipe.

«Quand il convoque des réunions, on se retrouve à 8, 10, 12 personnes dans son bureau, dit une source néo-démocrate. Tom est aussi capable de prendre un dossier et d'aller le défendre avec passion pour le parti, même si, au départ, il ne partageait pas nécessairement cette position.»

Comme tous les joueurs d'impact, Thomas Mulcair est un homme marqué et craint. Il le sait, d'ailleurs. En entrevue, il se braque lorsqu'on lui fait part des critiques de ses détracteurs. À maintes reprises, il insiste pour envoyer une liste de gens avec qui il a travaillé depuis 30 ans et qui lui sont restés fidèles, afin de faire contrepoids à cette image de bête politique dure et solitaire.

Au sein du caucus du NPD, plusieurs collègues lui reprochent d'être paternaliste, surtout avec les nouveaux députés du Québec. Certains l'accusent aussi d'être anti-syndicat, ce qui est un péché mortel chez les néo-démocrates orthodoxes.

Thomas Mulcair s'emporte lorsqu'on lui rapporte ces critiques. «Je comprends que nous sommes dans une course au leadership, mais je ne peux pas me battre contre des ombres, dit-il. Sur quoi se base-t-on pour dire que je suis anti-syndicat?»

Pour contrer ces attaques, le clan Mulcair a détaillé sur son site internet son implication syndicale passée, notamment dans la fonction publique québécoise pendant les années austères du gouvernement Lévesque (1982-1983).

Mulcair contre l'establishment

Une source néo-démocrate, neutre dans la course, confirme que les commentaires de M. Mulcair à l'endroit des grands syndicats «joueront contre lui». En septembre, M. Mulcair s'est opposé à un statut privilégié des syndicats au congrès de mars, demandant même: pourquoi eux et pas les groupes environnementaux? «Beaucoup de syndicats ont été offusqués par la comparaison», reprend notre source. Déjà, le puissant syndicat des Métallos s'est rangé derrière Brian Topp.

En entrevue, M. Mulcair insiste sur son «background social» et sur ses activités bénévoles passées. «J'ai choisi le NPD parce que c'est le parti qui correspond à mes valeurs, à mon background. J'ai d'ailleurs pris ma première carte du NPD en 1974, dit-il. En plus, j'ai tout de suite connecté avec Jack Layton sur l'environnement.»

Du coup, il dément de nouveau la rumeur selon laquelle il avait accepté, après sa démission du gouvernement Charest en 2007, de travailler pour les conservateurs de Stephen Harper et, éventuellement, de se présenter pour eux aux élections.

«Le deal était fait, nous étions rendus à parler de salaire, affirme une source conservatrice. Mulcair aurait travaillé pour Lawrence Cannon [NDLR: alors lieutenant de Harper au Québec], puis il se présentait.»

Faux, archifaux, rétorque Thomas Mulcair. «Les conservateurs essaient de ressortir cette vieille histoire. La réalité, c'est que Lawrence Cannon a pris contact avec moi parce que les conservateurs savaient que l'environnement était leur maillon faible, mais j'ai compris qu'ils n'avaient pas de plan pour respecter les engagements du Canada et je n'avais pas l'intention de leur servir de faire-valoir.»

De toute évidence, Thomas Muclair n'aime pas que l'on doute de la pureté de son sang orange.

«Quand j'ai quitté Québec, j'ai été pressenti par les verts, par le NPD, par les conservateurs et par les libéraux, dit-il. J'ai choisi le parti qui correspond à mes valeurs.»

Lucide, il reconnaît toutefois que la bataille pour la succession de Jack Layton s'annonce difficile.

«Je sais très bien que je ne suis pas le candidat de l'establishment du parti, dit-il. Je veux sortir des sentiers battus, faire les choses autrement, comme je l'ai fait au Québec, je veux recruter du nouveau monde. Einstein disait que la définition de la folie est de toujours se comporter de la même manière et de s'attendre à un résultat différent. L'establishment a un comportement classique, normal, de peur du changement.»

Pour joindre notre chroniqueur: vmarissal@lapresse.ca