À peine une demi-journée après que Munir Sheikh, statisticien en chef de Statistique Canada, eut annoncé sa démission sur le site internet de l'organisme fédéral, sa déclaration a été retirée. Cela n'a pas empêché les louanges de déferler, hier, à l'égard de cet «homme d'honneur» qui a renoncé à un poste prestigieux pour une question de principe.

Louise Leduc et Hugo de Grandpré LA PRESSE

Lié par son devoir de réserve, Munir Sheikh avait donné l'explication la plus circonspecte qui soit à son départ: il a dit qu'il voulait profiter de l'occasion «pour faire un commentaire technique d'ordre statistique qui est devenu sujet de discussion dans les médias».

M. Sheikh estime qu'une enquête volontaire ne peut remplacer un recensement obligatoire. Dans les circonstances, ajoute-t-il, «j'ai présenté ma démission au premier ministre».

En quelques heures, cette déclaration a été retirée du site de Statistique Canada, hier - une manoeuvre bien inutile en 2010: déjà, les mots de M. Sheikh étaient diffusés dans des dizaines d'autres sites et partout dans les médias.

Ce n'est pas là une petite renonciation pour M. Sheikh, dont le poste appelle une rémunération de 209 800$ à 246 900$.

Cette démission survient moins d'une semaine après que le ministre de l'Industrie, Tony Clement, eut affirmé que la direction de Statistique Canada appuyait sa décision d'abolir le questionnaire long du recensement. «C'est avec regret que je prends acte de la démission de Munir Sheikh, le statisticien en chef du Canada», a déclaré hier M. Clement par voie de communiqué. «Les Canadiens ne devraient pas être contraints, sous la menace d'amendes, d'emprisonnement, ou les deux, de divulguer des informations complètes sur leur vie privée et personnelle», a-t-il ajouté.

L'opposition s'indigne

Yvon Godin, député néo-démocrate et ardent défenseur des Acadiens, a réclamé hier la démission de Tony Clement. Non seulement a-t-il menti aux Canadiens, a-t-il dit, mais il fait preuve d'incompétence à répétition. Sans compter, a-t-il ajouté, que c'est lui «qui a dépensé des millions dans sa circonscription lors du sommet du G8».

Lors d'un arrêt à Trois-Rivières pendant sa tournée estivale, le chef du Parti libéral, Michael Ignatieff, s'est lui aussi montré indigné. «C'est la démission honorable d'un homme qui a refusé l'ingérence inacceptable d'un gouvernement conservateur. On attend la prochaine étape. Ils vont fermer Environnement Canada parce qu'ils n'aiment pas la météo?»

Dans cette affaire, le Bloc québécois trouve consolation dans le fait que M. Sheikh a été invité à témoigner devant le Comité parlementaire de l'industrie. «Les motifs de sa démission subite permettront d'éclairer les membres du Comité dans leurs démarches», a dit Robert Bouchard, porte-parole du Bloc québécois en matière d'industrie.

Le Conseil national de la statistique, organisme qui relève du ministre de l'Industrie et qui est chargé de conseiller le statisticien en chef, a salué hier par communiqué «le dévouement, le professionnalisme et l'intégrité de M. Sheikh alors qu'il a été placé dans une situation impossible au cours des dernières semaines».

Une situation sans précédent

La démission de M. Sheikh «est sans précédent dans l'histoire de Statistique Canada», a dit Ivan Fellegi, qui a lui-même travaillé durant 51 ans à Statistique Canada, dont 23 à titre de statisticien en chef.

Il n'aurait pas hésité non plus, a-t-il dit en entrevue à La Presse, à remettre sa démission s'il s'était trouvé dans les souliers de M. Sheikh. «Les associations canadienne et américaine de statisticiens ont toutes deux dénoncé avec vigueur la décision du gouvernement canadien», a dit M. Fellegi.

L'important, maintenant, est de s'assurer qu'un compromis soit trouvé, puis que le successeur de M. Sheikh soit nommé au terme d'un processus très transparent. En attendant, c'est l'adjoint de M. Sheikh, Wayne Smith, qui assurera l'intérim.

Cela fait plusieurs jours déjà que de nombreux intellectuels et membres de minorités dénoncent vivement la disparition de données jugées essentielles à la vie démocratique du pays.

La Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA) du Canada a pour sa part porté plainte au commissaire aux langues officielles et envisage des recours judiciaires.

Selon un sondage Ipsos Reid réalisé du 16 au 19 juillet, cependant, 49% des Canadiens appuieraient la décision des conservateurs. C'est au Québec que cet appui est le plus fort, à 62%.