(Québec) Le prix du carbone au Québec devrait atteindre 97 $ en 2030 selon les prévisions du ministère de l’Environnement, un prix trop peu élevé pour lui permettre d’atteindre sa cible climatique, et beaucoup moins important que les 170 $ que compte faire payer Ottawa au même moment.

Mis à jour le 28 avril
Charles Lecavalier
Charles Lecavalier La Presse

Dans la mise à jour de son Plan pour une économie verte présentée jeudi, le ministre Benoit Charette estime qu’il parvient à atteindre 51 % de l’objectif de réduction de 37,5 % des émissions de GES de 2030 par rapport à 1990.

« Cette estimation repose sur un ensemble d’hypothèses, dont un prix des droits d’émission du SPEDE [le marché du carbone] atteignant 97 $ la tonne en 2030, lequel est cohérent avec les prévisions du secteur privé », précise-t-on dans un document remis aux médias.

C’est bien moins que dans le système fédéral, où la tonne de carbone coûtera 170 $ dans les provinces où il s’appliquera en 2030. Selon Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et spécialiste du secteur de l’énergie, c’est la démonstration que le marché du carbone « ne fonctionne pas comme il le devrait ».

« Ce marché devrait être une contrainte, et ce n’est pas une contrainte. Le prix devrait être beaucoup plus élevé que ça. Il devra y avoir des négociations à venir entre Québec et Ottawa parce que ça ne pourra pas fonctionner avec une telle différence de prix », croit M. Pineau.

22,5 cents le litre

Le marché du carbone est un système plutôt complexe qui impose un plafond d’émissions de gaz à effet de serre (GES) au secteur industriel et aux distributeurs de carburant – gaz naturel, propane et essence, par exemple. Le principe de base : taxer les pollueurs. À 97 $, le prix de la tonne de carbone équivaut à une taxe de 22,5 cents le litre d’essence pour les automobilistes. Aux dernières enchères, le prix de vente était de 37,14 $ la tonne.

Mais il existe plusieurs mécanismes, comme des allocations gratuites, pour réduire la facture des industriels. De l’avis de M. Pineau, le prix de 97 $ est trop bas pour permettre d’atteindre la cible du Québec, et le « plafond d’émissions » est fortement atténué par la grande quantité de droits d’émissions disponibles.

Du côté du cabinet de M. Charette, on réplique qu’on ne peut pas comparer le système fédéral et le système provincial : « 97 $ dans un marché du carbone ne peuvent pas être comparés à 170 $ dans un système de taxe carbone », explique la directrice des communications Émilie Toussaint. Les sommes engrangées par le marché du carbone québécois sont réinvesties dans la lutte contre les changements climatiques ; c’est ainsi que M. Charette finance en grande partie son plan de 7,6 milliards sur cinq ans, soit 1 milliard de plus par rapport à son plan précédent.

Malgré cela, le Québec n’arrive qu’à 51 % de sa cible de - 37,5 %.

Dans le secteur des transports, le gouvernement hausse sa cible de véhicules électriques sur la route en 2030. Québec resserrera sa norme zéro émission et forcera les concessionnaires automobiles à offrir un peu plus de véhicules électriques au Québec d’ici 2030. La cible du gouvernement Legault était de 1,5 million de véhicules électriques, elle sera désormais de 1,6 million, sur 5,6 millions de véhicules légers.

« Je vous confirme qu’on viendra avec une mouture renforcée […] il y aura renforcement de la norme véhicule zéro émission », a affirmé le ministre de l’Environnement en conférence de presse.

La Presse avait révélé en février que le projet de règlement soumis par M. Charette n’aurait aucun effet significatif avant huit ans. Le ministre améliore donc légèrement son bilan.

Il annonce également des investissements supplémentaires de 115 millions pour « appuyer l’électrification des autobus urbains », et 46,4 millions dans le programme Écocamionnage, pour appuyer l’électrification, l’efficacité et la conversion vers les carburants moins émetteurs de GES dans le secteur du camionnage.

Mais sur le fond, le plan de M. Charette n’identifie que 48 % des réductions estimées pour 2030 dans le secteur des transports. « En tenant compte de l’ensemble des actions prévues au Québec pour lutter contre les changements climatiques, les émissions du secteur des transports devraient s’établir à 29,6 [mégatonnes] en 2030 », écrit-on dans le document.

Pourtant, le budget de l’électrification des transports a été amputé par le gouvernement Legault. Cela s’explique par une coupe dans le programme de subvention d’achat de véhicules électriques, qui avait été annoncé lors du dernier budget Girard. Les sommes seront plutôt utilisées pour aider les grands pollueurs du secteur industriel à réduire leurs émissions de GES.

Le ministre de l’Énergie, Jonatan Julien, a expliqué que le gouvernement choisit d’investir là où les réductions de GES sont les moins coûteuses par tonne. Québec prévoit donc un investissement supplémentaire de 298,6 millions dans le programme ÉcoPerformance – Grands émetteurs, « qui appuie la réalisation de projets en efficacité et en conversion énergétiques ». Il met également 100 millions à la disposition des entreprises qui veulent se convertir à l’électricité ou à « d’autres énergies à faible empreinte carbone ».

Ils ont dit

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire

Comment on peut se dire qu’on est satisfait d’atteindre 51 % de la cible, si bien sûr on agit pour réduire les GES, mais que de l’autre côté on fait ce qu’il faut pour les augmenter ? Le transport, c’est ce qui crée le plus de GES. Si tel est le cas, pourquoi le gouvernement nous dit : “Je vais vous expliquer comment je vais diminuer les GES”, mais il ne nous dit pas : “Je vais vous expliquer comment l’élargissement des autoroutes va augmenter les GES” ?

Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvain Gaudreault, porte-parole du Parti québécois en matière d'environnement

Encore une fois, le gouvernement manque d’ambition concernant le défi climatique. Il n’a même pas écouté toutes les recommandations de son comité consultatif et scientifique. L’homme d’affaires François Legault n’aurait jamais présenté un plan d’affaires avec seulement 51 % des mesures pour rentabiliser son entreprise.

Sylvain Gaudreault, porte-parole du Parti québécois en matière d'environnement

PHOTO TIRÉE DE L'INTERNET

Mathieu Laneuville, président-directeur général du Réseau Environnement

Sans davantage de mesures en écofiscalité, on n’y arrivera pas. […] Quelles taxes environnementales seraient acceptables ? Une augmentation de la taxe sur l’essence, une taxe à l’achat des véhicules les plus polluants ? [Nous croyons] qu’il est nécessaire de mettre en application le principe du pollueur-payeur.

Mathieu Laneuville, président-directeur général du Réseau Environnement

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Patrick Bonin, responsable campagne climat-énergie chez Greenpeace Canada

Après plus de trois ans au pouvoir, il est révoltant de constater que le gouvernement Legault n’a rien de mieux à proposer qu’un demi-plan climatique qui permettrait d’atteindre à peine la moitié de la cible de réduction des émissions pour 2030 du Québec, cible qui est loin d’être assez ambitieuse selon les analyses les plus récentes.

Patrick Bonin, responsable campagne climat-énergie chez Greenpeace Canada

D'autres informations en bref

Le gouvernement du Québec a réalisé des simulations pour évaluer l’effet des actions qu’il a prévues pour lutter contre les changements climatiques. Elles incluent les réductions provenant des changements de comportement des ménages et des entreprises à cause du prix du carbone.

Selon ces simulations, ces actions devraient entraîner des réductions des émissions de GES de 15,9 mégatonnes en 2030, soit 51 % de l’effort requis pour 2030.

Effet du marché du carbone sur les prix et sur les changements de comportement des ménages et des entreprises au Québec qui en découlent : 5,9 mégatonnes

Actions, réglementations et initiatives prévues par le Plan pour une économie verte : 10 mégatonnes