(Ottawa) Tout en se demandant pourquoi Justin Trudeau ne passe pas un coup de fil à Vladimir Poutine pour discuter des tensions entre Moscou et Kiev, l’ambassadeur de Russie à Ottawa, Oleg Stepanov, jure que le Kremlin n’a « aucune intention » d’envahir son voisin, et que les soldats russes massés à la frontière partiront dès que leurs « manœuvres » seront terminées.

Mis à jour le 27 janvier
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Assis dans un fauteuil en cuir d’un bureau de l’ambassade, le diplomate pouffe de rire plusieurs fois au cours du long entretien accordé à La Presse, jeudi. Lorsqu’on lui parle des risques qu’un conflit armé éclate. Lorsqu’on lui demande si la Russie est derrière la récente attaque informatique chez Affaires mondiales Canada. Lorsqu’il lance que le président Poutine « n’a rien à gagner » en envahissant l’Ukraine.

Il ne semble pas faire grand cas de l’annonce faite la veille par le gouvernement Trudeau – prolongation de la mission de formation Unifier, déploiement de 60 militaires dans les prochains jours, envoi d’équipement non létal. « Cela n’aide pas aux efforts de paix, et cela ne fait qu’enhardir l’Ukraine », pays en proie à une « guerre civile », se contente de dire celui qui est arrivé au pays en avril dernier.

Et à ses yeux, si Ottawa se range aussi fermement dans le camp de Kiev, c’est parce qu’il imite aveuglément la stratégie de Washington. « C’est mon impression, mais il me semble que le gouvernement du Canada ne fait que suivre le plan établi par les États-Unis, sans prendre la peine de faire une évaluation indépendante », avance-t-il après avoir avalé un espresso.

La solution, insiste M. Stepanov, doit être diplomatique. Et entre le Canada et la Russie, à ce chapitre, les canaux de communication sont dysfonctionnels. « Le plus haut niveau, c’est le mien », note-t-il – à l’exception d’un échange, en décembre, entre la ministre des Affaires étrangères du Canada, Mélanie Joly, et son homologue de la Russie, Sergueï Lavrov.

Mais Justin Trudeau ne converse pas avec le sien.

Il devrait, estime le chef de mission de Moscou. « Le président Poutine ne refuse jamais de répondre au téléphone. Absolument pas », lance-t-il. Et si la vice-première ministre, Chrystia Freeland, persona non grata en territoire russe, souhaitait traverser l’océan et rencontrer des représentants russes, « nous accepterions de lever cette interdiction de voyage », souligne-t-il.

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

Justin Trudeau, premier ministre du Canada, en conférence de presse à Ottawa, mercredi

En conférence de presse, mercredi, le premier ministre du Canada a soutenu que le Kremlin était très au fait de sa position dans ce dossier lorsqu’on lui a demandé s’il avait avisé le gouvernement russe des nouvelles mesures en appui à Kiev.

La Russie « diabolisée », dit l’ambassadeur

À maintes reprises, pendant l’entrevue, Oleg Stepanov exprime sa déception de voir la Russie « diabolisée » par l’Occident. « Il n’y a jamais de présomption d’innocence. C’est un peu médiéval [comme façon de voir les choses] », rigole-t-il, ajoutant qu’il est facile de « présenter l’Ukraine comme un champ de bataille […] et que la Russie, de l’autre côté, c’est le Mordor ».

Cette analogie avec l’univers de J. R. R. Tolkien, l’ambassadeur la met de l’avant quand on lui demande de commenter les propos tenus mercredi par Chrystia Freeland. L’ancienne ministre des Affaires étrangères, d’origine ukrainienne, a affirmé que l’ordre international était menacé par le choc frontal entre démocratie et autoritarisme, et que « les dictateurs du monde surveillent [l’Occident] » pour voir la solidité de leurs liens.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Chrystia Freeland, vice-première ministre du Canada, en conférence de presse à Ottawa, mercredi

« Je ne serai peut-être pas politiquement correct, mais je dirais que c’est un manque de professionnalisme de sa part d’apposer des étiquettes sur d’autres pays. C’est impoli, tout simplement. […] Nous ne critiquons pas les lacunes de la démocratie au Canada », réagit celui qui a fait des études en journalisme international à Moscou. Et le pays où il a grandi – il est né au Caire, en Égypte, de parents russes – est « une démocratie », soutient-il.

Et la popularité de Vladimir Poutine est « incontestable » – ainsi, ceux qui lui prêtent des velléités d’invasion de l’Ukraine pour la faire mousser sont dans l’erreur, estime M. Stepanov. « Ça sort tout droit d’un roman de Tom Clancy, s’esclaffe-t-il. C’est une façon très américaine de voir les choses […]. Soyons clairs : la Russie n’envahira pas l’Ukraine. Il n’y a aucune intention, aucun désir, aucune raison de le faire. »

En savoir plus

  • 80
    Les relations diplomatiques entre le Canada et la Russie ont été officiellement établies le 12 juin 1942, il y a près de 80 ans, avant la chute de l’URSS.
    50
    Il y a près de 50 ans, en pleine guerre froide, l’équipe de hockey du Canada battait celle de la Russie dans un affrontement qualifié de « Série du siècle ».