Le nouveau Programme d’appui à la laïcité lancé au début du mois de décembre par Québec fait réagir le monde de la recherche, qui s’inquiète pour l’indépendance des projets qui seront subventionnés par ces fonds publics.

Publié le 21 janvier
Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

« On parle d’un programme qui prévoit financer des recherches et des chercheurs, en se donnant le droit de privilégier des projets qui vont favoriser une certaine option politique », lance Julien Prud’Homme, spécialiste de l’histoire des sciences à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Julien Prud’Homme, spécialiste de l’histoire des sciences à l'UQTR

Le Programme d’appui à la laïcité a vu le jour au début du mois de décembre, soit juste avant que la vague Omicron ne déferle sur le Québec. Doté d’un budget annuel de 100 000 $, ce programme subventionnera à la fois de la recherche scientifique et diverses activités de vulgarisation au sujet de la laïcité de l’État.

Les projets de recherche sont sélectionnés par un comité formé de trois membres, qui les évaluent en fonction de plusieurs critères de sélection. L’un de ces critères est l’« adéquation entre [les] objectifs [du projet] et ceux du Programme ».

Or, les deux objectifs du Programme sont d’« appuyer le déploiement des connaissances sur la laïcité de l’État » et de « promouvoir le modèle québécois défini par la Loi sur la laïcité de l’État ».

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Et c’est précisément là que le bât blesse, pensent des experts consultés par La Presse.

Normalement, quand on veut financer de la recherche, on le fait dans le cadre d’un programme à part, qui va répondre aux normes du monde scientifique et académique, notamment une certaine neutralité politique.

Julien Prud’Homme, spécialiste de l’histoire des sciences à l'UQTR

« La laïcité, c’est un enjeu politique, social, éthique, qui mérite qu’on s’y intéresse », estime de son côté Marc-François Bernier, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé en communication politique. « Mais c’est promouvoir une idée qui [soulève pour moi] une question sur l’indépendance de la recherche, et sur sa crédibilité. »

Différencier recherche et idéologie

« Il s’agit d’un programme visant à consolider les politiques publiques découlant des décisions et des priorités d’un État », a détaillé par courriel Marie-Ève Fillion, conseillère en affaires publiques au ministère du Conseil exécutif et au Secrétariat du Conseil du trésor. « Tout programme de recherche de cette nature comporte des finalités et des critères d’évaluation. »

Mme Fillion cite l’exemple du programme fédéral de « soutien aux communautés, au multiculturalisme et à la lutte contre le racisme ». Ce dernier ne finance toutefois pas directement des projets de recherche scientifique.

Pour Marc-François Bernier, si le politique peut choisir les sujets de recherche, il ne doit pas avoir de droit de regard sur les résultats.

Orienter une recherche, c’est une chose. Orienter les conclusions d’une recherche, c’est autre chose. Ici, les conclusions sont fortement suggérées.

Marc-François Bernier, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé en communication politique

Selon l’historien des sciences Yves Gingras, professeur à l’Université du Québec à Montréal, il faut différencier la recherche scientifique de l’idéologie : « On peut comprendre que [promouvoir le modèle québécois défini par la Loi sur la laïcité de l’État] soit l’objectif du Secrétariat [à la réforme des institutions démocratiques, à l’accès à l’information et à la laïcité], mais pas l’objectif d’un programme de subvention. La recherche doit être libre, sinon ce n’est pas de la recherche, c’est de l’idéologie », assène-t-il.

Retombées « positives pour le gouvernement »

Un autre critère d’évaluation du Programme d’appui à la laïcité fait tiquer les experts : les projets doivent avoir des « retombées mesurables et positives pour le gouvernement du Québec et le Secrétariat ». Un terme « ambigu », selon le professeur Yves Gingras. « S’ils avaient dit “et potentiellement utiles”, ça aurait été normal, estime-t-il. C’est un terme qu’on a raison de pointer, mais après, il faut l’interpréter. C’est mal formulé. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Gingras

Soulignons que d’autres programmes québécois, comme le Programme d’appui à la recherche du Secrétariat du Québec aux relations canadiennes, évaluent aussi « les retombées positives et la visibilité pour le Québec ». Leurs projets doivent aussi être en adéquation avec les « priorités et orientations » de ce Secrétariat.

Autre point de questionnements pour les experts : il incombe au ministre responsable de la Laïcité de « confirmer » le financement accordé. « Ça veut dire que le cabinet n’est pas loin », craint Marc-François Bernier.

Le terme est mal choisi, estime le professeur Yves Gingras : « Qu’un ministre annonce des résultats ne pose pas problème tant qu’il n’intervient pas dans le choix des gagnants choisis par le comité indépendant. »

Instrumentaliser les données ?

Chaque projet peut recevoir un montant maximal de 30 000 $ par année. Des sommes qui ne risquent pas de « corrompre des chercheurs », selon Julien Prud’Homme, mais qui servent à un « usage déficient de la science ». Pour l’instant, aucun projet n’a encore reçu de financement, ont aussi confirmé par courriel le ministère du Conseil exécutif et le Secrétariat du Conseil du trésor.

« Qu’on finance juste des projets qui vont dans le sens de l’objectif de faire de la promotion de la laïcité, c’est sûr que ça va être instrumentalisé, analyse toutefois Marc-François Bernier. Ça va servir à de la persuasion. »

« C’est maladroit d’importer ce genre de pratique dans des débats qui sont si brûlants, prévient Julien Prud’Homme. Et où la crédibilité du gouvernement est aussi en jeu. »

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