(Ottawa) Des travailleurs étrangers temporaires qui sont mal protégés pendant la pandémie. Un nombre important de voyageurs qui rentrent au pays sans que l’Agence de la santé publique s’assure qu’ils respectent les ordonnances de quarantaine. Et un système alimentaire qui demeure encore vulnérable aux chocs d’une crise sanitaire.

Publié le 9 déc. 2021
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

La vérificatrice générale Karen Hogan écorche le gouvernement Trudeau dans un rapport déposé jeudi à la Chambre des communes et qui porte sur la gestion de la pandémie de COVID-19 dans des dossiers qui ont défrayé la manchette au cours des derniers mois.

La vérificatrice générale se montre particulièrement critique du traitement que les autorités canadiennes ont réservé aux travailleurs étrangers temporaires durant la pandémie.

Entre autres choses, elle a constaté que les inspecteurs du ministère de l’Emploi et Développement social se sont contentés d’effectuer des vérifications sommaires, voire incomplètes, pour s’assurer que les employeurs respectaient les exigences imposées durant la pandémie pour protéger la sécurité et la santé de ces travailleurs.

À titre d’exemple, elle note que les inspecteurs ont souvent conclu que les employeurs en question respectaient les exigences liées à la COVID-19 en matière de quarantaine en logeant notamment les travailleurs séparément, même si on leur avait fourni peu ou pas de preuves en ce sens. Son enquête qui s’est étirée sur près d’un an a démontré que ce n’était pas le cas.

Mme Hogan a d’ailleurs décidé d’informer le gouvernement de ces lacunes en plein milieu de son enquête en décembre 2020. À sa grande surprise, la situation s’est empirée par la suite. Le nombre d’inspections présentant des lacunes est passé de 73 % à 88 %, sans compter que le ministère accusait un retard dans le nombre d’inspections à effectuer.

Durant la pandémie, le ministère a eu recours à des inspections virtuelles pour vérifier la conformité des employeurs aux exigences.

Dans certains cas, les inspecteurs indiquaient au dossier que les employeurs ne respectaient pas les exigences en matière de quarantaine, comme celle de fournir des produits de nettoyage et de désinfectant pendant les deux semaines d’isolement, mais aucun suivi n’a été effectué par la suite.

Pis encore, les inspections des conditions de vie minimales, comme l’accès à l’eau courante et le taux d’occupation dans les logements durant la saison, étaient incomplètes. Dans presque tous les cas, les inspecteurs n’avaient pas recueilli les informations pertinentes, mais avaient quand même rapporté que les employeurs respectaient les normes en vigueur.

Également, les inspections effectuées à la suite du signalement d’éclosions de cas de COVID-19 ont révélé des problèmes semblables, laissant craindre à la vérificatrice générale que les employeurs n’avaient pas fourni aux travailleurs malades ou symptomatiques des locaux pour s’isoler correctement. Or, le respect des conditions minimales prend « une importance encore plus grande dans le contexte d’une pandémie avec des protocoles de désinfection et de distanciation sociale », souligne-t-elle dans son rapport.

Plusieurs éclosions de COVID-19 ont été signalées parmi les travailleurs étrangers temporaires en 2020 et en 2021. Il y a eu aussi au moins trois décès attribuables à ce virus.

« Nous avons constaté que les inspections faites par Emploi et Développement social Canada – autant en lien avec la mise en quarantaine, les éclosions ou les conditions de vie minimales – avaient donné peu d’assurance que la santé et la sécurité des travailleurs agricoles étrangers temporaires étaient protégées pendant les saisons de culture en 2020 et 2021 », affirme la vérificatrice générale dans son rapport.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La vérificatrice générale du Canada, Karen Hogan.

Avant la pandémie, le ministère avait été pointé du doigt pour la piètre qualité des inspections. Il s’était alors engagé à corriger le tir.

« Ces résultats révèlent la présence, dans le régime d’inspection du ministère, d’un problème systémique qui exige une attention immédiate », selon la vérificatrice générale.

Les travailleurs étrangers temporaires sont devenus une main-d’œuvre essentielle au fil des ans pour permettre aux entreprises agricoles de mener à bien leurs activités. Elle est aussi devenue cruciale pour l’industrie de la transformation alimentaire.

En 2019, 54 000 travailleurs étrangers temporaires sont venus au Canada pour occuper des emplois dans près de 4700 exploitations ou entreprises agricoles.

Au cours des années qui ont précédé la pandémie, les défenseurs des travailleurs étrangers temporaires et certains gouvernements de pays étrangers ont dénoncé les piètres conditions de vie qui leur sont offertes au Canada, notamment du surpeuplement des logements.

Dans sa réponse au rapport, le ministère de l’Emploi et Développement Social a reconnu ces lacunes, soulignant notamment que le régime d’inspection de quarantaine « a été élaboré en deux semaines » et que le programme a dû être adapté en fonction de « directives changeantes » en matière de santé. Le ministère s’est engagé à adopter des correctifs, de concert avec les provinces, responsables du secteur du logement.

Mesures de contrôle aux frontières

La vérificatrice générale a aussi passé au peigne fin la gestion des mesures de contrôle aux frontières de la part de l’Agence de la santé publique. Et encore là, elle relève de nombreuses lacunes.

À titre d’exemple, en juin et en mai 2020, elle a constaté que l’Agence était incapable de confirmer si 66 % des personnes arrivant au pays respectaient les conditions de la quarantaine. Pis encore, l’Agence n’a pas été en mesure de joindre 14 % des voyageurs qui ont reçu un résultat positif au test de dépistage. afin de connaître leur plan d’isolement durant cette même période. Cela représente 1156 personnes,

Un an plus tard, le pourcentage de voyageurs pour lesquels l’Agence n’avait pu vérifier si elles avaient respecté leurs obligations en matière de quarantaine était tombé à 37 % grâce à l’introduction de la collecte des coordonnées des voyageurs par voie électronique plutôt que sur papier.

« Même si l’Agence de la santé publique du Canada a amélioré ses résultats, il ne s’agit pas d’une réussite. L’incapacité de l’Agence à confirmer si plus du tiers des voyageurs respectent les ordonnances de quarantaine demeure un problème important », tranche Karen Horgan dans son rapport.

Son enquête aussi permis de démontrer que l’Agence n’avait pas adéquatement mis en œuvre deux nouvelles mesures de contrôle frontalier introduites au début de 2021. D’abord, l’Agence n’avait pas d’information ou n’avait pu associer 30 % des résultats des tests de dépistage de la COVID-19 à des voyageurs arrivés au pays entre les mois de février et juin 2021. Ensuite, l’Agence ne savait pas si les personnes qui devaient se mettre en quarantaine dans un hôtel désigné par le gouvernement l’avaient fait parce qu’elle n’avait pas de registre de séjour pour 75 % des voyageurs arrivés au Canada en avion.

« Les gens recommencent à voyager et des nouveaux variants continuent d’émerger, c’est pourquoi l’Agence doit améliorer sa façon de gérer et de faire respecter les contrôles frontaliers qui visent à limiter l’introduction au Canada du virus de la COVID-19 et de ses variants », rappelle Mme Hogan.

Quant au système alimentaire canadien, la vérificatrice générale souligne que le gouvernement fédéral ne s’est toujours pas doté d’un plan national d’intervention pour réagir à une crise majeure comme une pandémie, même si Ottawa a reconnu en 2009, soit il y a 12 ans, que le secteur alimentaire est « un élément d’infrastructure essentiel ».