(Québec) « Vaste décentralisation » du réseau de la santé, levée de l’urgence sanitaire en janvier, « offensive » pour la création de places en services de garde, fin de la saga des hydrocarbures, ajout de 100 000 travailleurs qualifiés dans des secteurs en pénurie… Le premier ministre François Legault présente un plan de « changements » à un an des élections générales et lance un appel à la « cohésion nationale » pour les mettre en œuvre.

Tommy Chouinard
Tommy Chouinard La Presse
Charles Lecavalier
Charles Lecavalier La Presse

« Beaucoup d’autres changements »

« Maintenant que le pire de la pandémie est derrière nous, c’est le temps pour le Québec de se projeter dans l’avenir », a lancé François Legault au Salon bleu de l’Assemblée nationale dans une allocution d’un peu plus d’une heure, mardi. Il ne fait pas seulement dévoiler son plan de match d’ici la fin de son mandat, dans un peu moins d’un an, mais il se prépare aussi au scrutin du 3 octobre 2022. Son programme a une saveur électorale : bien des initiatives ne pourraient se réaliser pleinement que dans un second mandat caquiste. Il ne s’en cache pas. « Au cours des prochaines années, a-t-il dit, on va devoir faire encore beaucoup d’autres changements. »

Selon lui, « la tentation de l’immobilisme, de la résignation et de l’inaction » est « un danger qui nous guette ». Il appelle les Québécois à « participer » aux changements qu’il propose, insistant sur l’importance de la « cohésion nationale ». La « longue bataille » contre la COVID-19 « a montré à quel point notre cohésion nationale est cruciale. Quand les Québécois se mettent ensemble, ils sont capables de grandes choses », a-t-il soutenu. Il s’est inspiré d’une célèbre déclaration de l’ancien président américain John F. Kennedy : « Au lieu de nous demander ce que le Québec peut faire pour nous, demandons-nous ce qu’on peut faire pour le Québec. »

Décentralisation en santé

Le gouvernement va procéder à « une vaste décentralisation du réseau de la santé ». La pandémie a montré qu’il était possible pour un gouvernement de « changer en profondeur le réseau ». « Notre défi est non seulement de rendre certains changements permanents, mais d’aller encore plus loin », a dit M. Legault. Il a plaidé que « les personnes qui sont les mieux placées pour choisir les meilleurs moyens pour atteindre ces objectifs, ce sont les personnes qui sont sur le terrain, les personnes qui sont proches de l’action. » Il laisse présager une révision complète de la réforme Barrette.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Selon le premier ministre François Legault, il faut prendre « un grand virage vers les soins à domicile ».

Selon le premier ministre, il faut prendre « un grand virage vers les soins à domicile », alors que le nombre de personnes de 75 ans et plus va doubler d’ici 20 ans. Il donne le mandat à la commissaire à la santé et au bien-être de déterminer si le modèle de soins à domicile au Québec est « performant », si les formules de financement sont « efficaces » et si les tarifs sont « équitables ». Il tire un coup de semonce aux médecins de famille : une solution doit être trouvée pour augmenter la prise en charge de patients et améliorer l’accès aux services, sans quoi Québec imposera ses choix.

Le Québec est devenu trop dépendant des agences privées de placement de personnel et le gouvernement « travaille actuellement sur un mécanisme de dépannage à même le réseau public ». Il a précisé à quel moment l’urgence sanitaire sera levée : lorsque les enfants de 5 à 11 ans seront vaccinés, probablement au début de l’année 2022. Autre « grand défi » : l’accès aux données et l’utilisation des technologies numériques, en santé comme ailleurs. Il entend créer un ministère de la Cybersécurité et du Numérique.

37 000 places de plus dans les services de garde

François Legault promet que « tous les parents qui le souhaitent vont pouvoir enfin avoir une place en service de garde ». Il lancera une « vaste offensive » pour ajouter 37 000 places au réseau. Il confirme que le gouvernement « regarde la possibilité d’augmenter les crédits d’impôt pour les parents qui utilisent les services de garde non subventionnés ». Il existe une iniquité financière entre les parents qui n’ont pas de place en milieu subventionné et ceux qui ont remporté la loterie des places en CPE.

Dans le secteur de l’éducation, M. Legault veut lutter contre les retards qu’ont pris les élèves dans leurs apprentissages durant la pandémie. Il mettra en place « un programme de tutorat permanent ». Il se donne pour cible que 90 % des jeunes sortent de l’école « avec un diplôme ou une qualification » (contre 82 % à l’heure actuelle). François Legault veut « modifier de fond en comble la formation professionnelle ». Il laisse entrevoir des investissements supplémentaires dans les cégeps et les universités. Le gouvernement fera des « changements importants » en matière de protection de la jeunesse, en donnant suite aux travaux de la commission Laurent.

Fabriqué au Québec

François Legault mise sur le nationalisme économique. La pandémie a moussé la solidarité des Québécois pour les entreprises d’ici et a montré le risque « de trop dépendre de l’étranger pour certains produits ». Son gouvernement lancera une « grande campagne » de promotion des produits fabriqués au Québec, et l’État appuiera financièrement les entreprises d’ici qui souhaitent remplacer des produits importés par des biens fabriqués au Québec. Mais ce virage pourrait être freiné par la pénurie de main-d’œuvre. L’État jouera un rôle en aidant les entreprises à devenir plus productives et en soutenant les travailleurs qui souhaitent se requalifier.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Dans un clin d’œil à Robert Bourassa, le premier ministre a dit « travailler à rajouter 100 000 travailleurs qualifiés » dans trois secteurs névralgiques : la construction, les technologies de l’information et le génie.

M. Legault fait un clin d’œil à Robert Bourassa pour montrer l’ampleur du défi. Celui-ci « avait promis de créer 100 000 emplois », et un demi-siècle plus tard, « on travaille à rajouter 100 000 travailleurs qualifiés » dans trois secteurs névralgiques : la construction, les technologies de l’information et le génie. Il misera également sur les 60-69 ans pour qu’ils restent davantage sur le marché du travail ; des incitatifs supplémentaires sont en préparation. La réponse de la pénurie ne passera toutefois pas par une hausse marquée de l’immigration. « La survie du français » exige une autre approche que le modèle d’immigration du Canada anglais, a-t-il expliqué. Cette pénurie provoque une hausse salariale, ce qui est une bonne chose pour les travailleurs, a-t-il dit. Mais pour ceux qui souffrent de la hausse « énorme » du coût de la vie – particulièrement l’épicerie et le logement –, le gouvernement « regarde actuellement des moyens pour [les] aider ».

Fin des hydrocarbures

Québec « a pris la décision de renoncer définitivement à extraire des hydrocarbures sur son territoire », a confirmé François Legault. « Désormais, c’est sur l’électricité et les énergies renouvelables qu’on va miser. » En environnement, il a présenté son ambition « de faire du Québec un pôle mondial » pour le transport électrique – de l’autobus à l’avion –, de la filière des batteries et de la production d’hydrogène vert.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Avec son énergie propre, le Québec peut devenir une « terre d’accueil incomparable » pour attirer les entreprises, croit M. Legault.

La concurrence sera rude, mais M. Legault mise sur les ressources naturelles du Québec, qui bénéficie de « gisements importants de minéraux critiques ». Et avec son énergie propre, la province peut devenir une « terre d’accueil incomparable » pour attirer les entreprises qui souhaitent fabriquer des produits « sans émettre de GES ». Il compte respecter les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre du Québec de 37,5 % par rapport à 1990 en 2030, et d’atteindre la carboneutralité en 2050.

Des mesures pour la « fierté »

Dès son arrivée au pouvoir, M. Legault souhaitait redonner la fierté aux Québécois. Sur le même thème, la pandémie a démontré l’importance de la « cohésion nationale », selon lui. Cette cohésion prend racine « dans notre histoire commune, dans notre culture, dans notre façon de vivre ensemble et, bien sûr, dans notre langue », a-t-il dit. Cette précieuse « cohésion » sera « cultivée dès l’enfance », grâce à un cours axé sur la culture et la citoyenneté québécoises, qui remplacera le cours d’éthique et culture religieuse. Il souhaite que les jeunes aient plus de connaissances sur l’histoire du Québec, sur sa culture, sur le fonctionnement de la société et, surtout, que ces jeunes partagent un « sentiment de fierté ».

Autre vecteur de fierté et de cohésion : l’attachement au territoire et au patrimoine. « C’est vrai pour les bâtiments neufs, mais c’est vrai aussi pour les édifices qui ont marqué notre histoire comme les églises, les couvents et les anciennes écoles. Tous nos beaux bâtiments doivent être mieux protégés et doivent être mieux mis en valeur », a dit M. Legault. Il prépare une politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire pour préserver le patrimoine bâti, les paysages et rendre villes et campagnes « plus belles ». Québec misera sur le tourisme familial et sur un accès plus facile à la nature dans toutes les régions.