En disant vouloir « amener un changement de culture » dans la prise en charge des sans-abri au Québec, le gouvernement Legault a dévoilé lundi son très attendu plan national pour lutter contre l’itinérance. Une somme de 280 millions sera investie sur une période de cinq ans.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« On veut traiter le phénomène beaucoup plus en amont. Mon but, c’est d’emmener un changement de culture dans la prise en charge de l’itinérance », a expliqué le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, lors d’un point de presse tenu à l’Hôtel-Dieu en début de journée.

L’élu a plaidé que ce nouveau plan d’action permettra d’aller vers « un modèle plus stable » que l’investissement par « urgence », afin de mener les personnes itinérantes – autant que possible – « vers la transition pour le logement ».

Un total de 77 millions est prévu pour le maintien ou l’accès au logement des personnes en situation de précarité. Ainsi, environ 57 millions iront à l’augmentation de « services d’accompagnement » vers le logement de transition et le logement permanent supervisé. Québec prévoit aussi une somme de 14 millions pour des projets consacrés aux communautés autochtones et aux Inuits, ainsi que 10 millions pour des projets réservés aux femmes.

Quelque 53 millions permettront aussi de mieux financer le réseau transitoire et d’hébergement d’urgence, pendant que 40 millions de dollars seront aussi investis pour « rehausser le continuum de services en dépendance » aux drogues et à l’alcool. On prévoit également injecter 30 millions pour les services de proximité en itinérance et les organismes communautaires. Ces ressources, dit le ministre Carmant, « vont commencer à se consolider tout de suite ».

« On entend souvent que les ressources sont pleines ou que les gens sont refusés, donc le but du plan est justement de travailler ensemble avec les organismes. Par exemple, d’avoir du transport pour qu’un itinérant qui arrive dans une ressource bondée puisse être déplacé dans une autre ressource. Et si l’itinérant est prêt à aller plus loin, il va avoir des ressources pour l’accompagner vers le logement », a expliqué M. Carmant, qui s’est aussi dit ouvert à implanter plus de « wet-shelters » à Montréal.

Selon ce dernier, son gouvernement est le premier « à prendre la situation de l’itinérance très au sérieux et vouloir la régler à long terme ». Une bonne partie des sommes annoncées lundi iront dans les ressources montréalaises. La ministre responsable la Métropole, Chantal Rouleau, a parlé d’un « geste très fort qu’est de reconnaître que la métropole a des enjeux qui lui sont propres et qui méritent des solutions importantes ».

Bien accueilli, mais encore quelques réserves

Dans le milieu communautaire, le plan du gouvernement a été somme toute bien accueilli lundi, même si quelques réserves demeurent. « Ce que nous aimons, c’est que c’est compréhensif et avec des fonds récurrents. On a un plan global qui va vraiment tenir la route. […] Depuis des années, on est toujours ancré sur des patchs, il y a toujours des urgences devant nous. C’est facile de se centrer sur ces urgences, mais il faut bâtir un vrai continuum de soins », a soutenu le PDG de Mission Bon Accueil, Sam Watts.

« Ce que je n’ai pas entendu, par contre, c’est autour des gens âgés. À Montréal, si je compare avec d’autres villes nord-américaines, on a une cohorte de personnes en situation de précarité très âgée, avec des enjeux de mobilité et des problèmes de santé mentale et physique », a précisé M. Watts.

Au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), la directrice générale Annie Savage s’est aussi montré enthousiaste. « On nous parle de prévention et de réduction de l’itinérance, plutôt que de l’éliminer complètement. On reconnaît que l’itinérance a plusieurs visages, et qu’il faut agir de manière diversifiée. C’est de la musique à nos oreilles », a-t-elle dit.

« Cela dit, on aurait aimé que ces annonces-là soient jumelées à des annonces importantes d’investissement en matière de logement social, qui ne se retrouvent nulle part dans le plan. On parle d’investir dans le Programme supplément au loyer (PSL), mais à Montréal, des logements abordables sur le marché privé, il n’y en a plus. On aura beau investir pour aider à payer un loyer, si on n’est pas capables de les trouver, on travaille dans le vide », illustre-t-elle.

Pour la présidente du centre d’hébergement pour femmes Le Chaînon, Sonia Côté, il s’agit aussi d’un plan « solide, surtout parce qu’il voit la personne dans sa globalité, et non seulement dans la période de sa vie où elle est sans logis ». « L’itinérance, ça ne se règle pas juste avec un toit. C’est vraiment beaucoup de traumatisme et d’échecs. Ce plan nous donne les moyens d’aller un peu plus loin que l’hébergement. C’est un plan qui nous soulage et qui va soulager beaucoup de femmes, en nous permettant de polir nos interventions, d’augmenter nos ressources au-delà de l’hébergement », observe-t-elle.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est aussi dite « satisfaite » par ce plan « concret, sur le long terme et qui intervient sur tous les fronts », saluant aussi la « prévisibilité » qui sera offerte sur cinq ans. Elle a aussi réitéré l’engagement de son parti de doubler le budget lié à l’itinérance, pour le faire passer à 6 millions par année.

Dans les rangs de l’équipe de Denis Coderre, le porte-parole du parti en matière d’itinérance, Benoit Langevin, a parlé d’un « engagement fort sur l’importance qui est donnée à l’itinérance et aux nouveaux besoins post-pandémiques ». « On s’accorde entièrement pour dire que la collaboration est la clé du succès. La Ville de Montréal et le gouvernement du Québec doivent être des partenaires de premier plan dans la mise en œuvre de cette vision », a-t-il jugé.