(Québec) Alors que François Legault répète ces derniers jours qu’il a le « devoir » de protéger le français au Québec, les démographes qui témoigneront devant la commission parlementaire chargée d’étudier la réforme de la loi 101 préviennent qu’elle « ne sera pas suffisante » pour inverser son déclin.

Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

Lors du dépôt du projet de loi 96 en mai dernier, le premier ministre a dit qu’il y avait « urgence d’agir » pour protéger le français. « La loi 101 a été un rempart, un levier extraordinaire pour protéger le Québec depuis 44 ans. Mais quand on regarde les chiffres, quand on regarde les projections, c’est évident qu’on doit en faire plus », a affirmé M. Legault.

Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, a ajouté : « Au déclin tranquille, nous proposons l’espoir d’un renouveau, d’une relance linguistique. »

Mais en entrevue avec La Presse, les démographes qui témoigneront à Québec au cours des prochaines semaines sont sceptiques. Aux audiences publiques du projet de loi 96 qui débutent mardi prochain – les plus importantes de la présente législature –, ils suggéreront d’en faire plus que ce que le gouvernement propose pour inverser ou freiner le déclin du français dans le Grand Montréal.

Des institutions anglophones « surfinancées »

Guillaume Marois considère d’abord que les grandes institutions anglophones présentes dans la métropole, tant en santé qu’en éducation, sont surfinancées comparativement au poids démographique des Québécois d’expression anglaise. Son collègue Patrick Sabourin est du même avis.

« Ce que j’aime faire, c’est suivre l’argent. C’est un vieux dicton : follow the money. Il y a beaucoup dans le projet de loi 96 sur l’exemplarité de l’État, mais si on suit l’argent, il ne se passe pas grand-chose », déplore M. Sabourin.

Le démographe rappelle que Québec finance l’agrandissement du cégep anglophone Dawson et soutient l’Université McGill dans son projet de créer un nouveau centre universitaire dans l’ancien hôpital Royal Victoria, sur le mont Royal.

« C’est sûr que c’est un beau projet. Mais si on a le français en tête, si on veut favoriser le développement du français, ce n’est pas le genre de projet qu’il faut mettre de l’avant », exprime-t-il.

On ne peut pas espérer que le français devienne aussi attractif que l’anglais dans un contexte nord-américain où les institutions anglophones sont surfinancées.

Guillaume Marois, démographe

Le Quebec Community Groups Network (QCGN), qui sera entendu en commission parlementaire, est d’avis contraire. « Le projet de loi [96] constitue une menace sérieuse pour la paix linguistique, alors que les Québécois ont déployé tant d’efforts au cours des 50 dernières années pour la bâtir », dénonce-t-on.

Un déclin, mais quel déclin ?

Les démographes interviewés par La Presse s’entendent aussi sur l’importance de définir le déclin du français au Québec et avec quelles variables le mesurer. Doit-on utiliser la langue maternelle ? La langue parlée à la maison, au travail, ou la connaissance du français ?

« Pour un démographe, ce qu’on regarde, c’est la langue parlée à la maison. […] C’est la langue qui sera parlée par les enfants et à long terme, c’est la variable cruciale. Là-dessus, on est très pessimistes », affirme Marc Termote, rappelant que les gouvernements n’ont pas d’emprise sur la langue parlée dans l’espace privé.

« Les démographes sont pessimistes parce qu’on ne voit pas comment on pourrait renverser la tendance. On peut la freiner, et on va espérer que les mesures du projet de loi 96 vont aider à la freiner, mais ce n’est pas suffisant pour renverser la tendance », ajoute-t-il en rappelant que l’enjeu concerne surtout la région métropolitaine.

Guillaume Marois renchérit : sur la langue maternelle et la langue parlée à la maison, « ce serait très étonnant que le déclin se renverse ». Et pour la langue parlée en public, « on ne sait pas trop encore, mais ça ne regarde pas très bien ».

Dans le projet de loi 96, ce sont des petites mesures qui pourraient ralentir le déclin [du français]. Pour inverser la tendance, ça prendrait beaucoup.

Marc Termote, démographe

Il faudrait [pouvoir] jouer sur des paramètres sur lesquels on n’a pas beaucoup de contrôle, par exemple la fécondité », ajoute le démographe.

Un problème aux racines profondes

Le professeur retraité de l’Université d’Ottawa et spécialiste des enjeux démographiques Charles Castonguay est catégorique : « Le projet de loi 96 dans sa forme actuelle ne sera pas suffisant pour renverser la vapeur et pour freiner le déclin du français au Québec. »

M. Castonguay affirme que ce déclin s’explique également par la politique linguistique canadienne et le refus de reconnaître qu’il y a deux peuples fondateurs au Canada, ce qui inclut deux sociétés d’accueil, l’une en français et l’autre en anglais.

À cet effet, M. Castonguay juge que la réforme de la Loi sur les langues officielles, présentée par la ministre fédérale Mélanie Joly avant le déclenchement des élections, avait des airs similaires à ce que propose Simon Jolin-Barrette à Québec.

Ça ne brasse pas la cage, ça ne change pas de façon fondamentale les règles du jeu. C’est davantage ce qu’on a déjà connu, et on sait que ce qu’on a déjà connu ne marche pas.

Le spécialiste des enjeux démographiques Charles Castonguay, à propos du projet de loi 96

Il estime aussi que Québec devrait imposer des restrictions aussi sévères à l’accès aux cégeps anglophones que ce qui est déjà prévu par la loi 101 pour les écoles primaires et secondaires.

En entrevue avec La Presse, avant le début des travaux parlementaires, M. Jolin-Barrette a affirmé qu’il était ouvert à étudier en commission parlementaire « toutes les mesures qui vont permettre d’améliorer la situation du français », excluant toutefois d’imposer la loi 101 au réseau collégial.

Le démographe Patrick Sabourin entend rappeler aux parlementaires que la démographie, « c’est comme un gros paquebot difficile à tourner et que ça prend du temps [pour le faire] ».

« La question linguistique se compare très bien à l’environnement. Le réchauffement climatique est quelque chose de lointain. Dans le quotidien, ce n’est pas évident. Il faut changer ses habitudes pour nous prémunir contre des problèmes qui vont arriver dans des décennies », dit-il.