Le rendez-vous est donné au Cabaret Mado, dans le Village gai de Montréal. Dans ce lieu normalement animé se rencontrent la vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault, la cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade, ainsi que Manon Massé, de Québec solidaire, et Pascal Bérubé, du Parti québécois. Les sujets sont nombreux, souvent sérieux, parfois moins.

Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

Rita Baga (R.B.) : Je vous remercie d’être ici. Il y a 15 ans, quand j’ai commencé à faire de la drag, je ne pensais pas que ça serait possible de vivre ça. Puisqu’on est au Cabaret Mado et que je vous pose des questions, quelle est votre définition de [l’art de] la drag ?

Manon Massé (M.M.) : Je dirais que tu en es un excellent exemple, parce que tu aimes nous stimuler, nous provoquer à travers ta finesse d’esprit.

Pascal Bérubé (P.B.) : C’est pour moi une personnification spectaculaire qui magnifie l’alter ego, dans ton cas Rita Baga. Il y a un humour corrosif qui vient avec ça.

Geneviève Guilbault (G.G.) : Je trouve que c’est quelque chose qui amène de l’audace, qui personnifie ce que plusieurs n’oseraient pas faire ou n’oseraient pas être. C’est quelque chose qui s’impose en disant : regardez, c’est là, et c’est possible.

Dominique Anglade (D.A.) : Je pense que c’est la petite poupée intérieure de plein de monde qui s’exprime à travers [cet art]. C’est une manière d’être et de faire ressortir quelque chose qui te permet d’exister.

R.B. : Ce sont toutes de bonnes réponses, vous devriez faire de la politique ! Je résume souvent ça en expliquant que c’est un judicieux mélange de plein de formes d’art. Connaissez-vous la différence entre une drag-queen, un drag-king et une personne trans ?

P.B. : Une personne trans, c’est un appel qui est très personnel. C’est une nécessité d’être dans le corps qui nous convient, selon notre personne. Il n’y a pas de corrélation avec [l’art de la drag].

R.B. : La drag, c’est effectivement une forme d’art de scène. Pour ce qui est des personnes trans, ce n’est pas un art. C’est quand une personne sent qu’il n’y a pas de raccord entre son sexe biologique et la façon qu’elle se voit. Souvent, en entrevue, on me pose des questions sur les personnes trans, mais il n’y a pas de lien avec les drag-queens.

D.A. : Mais le fait même qu’on te pose la question, c’est très indicatif de toute la compréhension qu’on a besoin d’avoir sur les questions d’identité sexuelle et de genre.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Rita Baga a animé la table ronde avec les trois chefs des partis de l'opposition et la vice-première ministre

R.B. : Les enjeux des personnes trans ne sont pas du tout les enjeux des drag-queens non plus. Quand je m’en vais d’ici, j’enlève tout, je vis ma vie et ce n’est pas un combat quotidien. […] Concernant la Fierté, avez-vous déjà participé de près ou de loin à des évènements, à Montréal ou ailleurs ?

Tous : Oui !

M.M. : Étant issue de cette communauté, je ne pourrais pas vivre sans la Fierté.

R.B. : À l’heure actuelle, avec les avancées qu’on connaît, est-il toujours nécessaire, selon vous, d’avoir une célébration de la Fierté ?

D.A. : Plus que nécessaire. Je me souviens, quand j’étais toute petite sur la rue Saint-Denis, avoir pointé à mon père deux filles qui s’embrassaient. Il m’avait répondu que c’était une fille et un garçon. Aujourd’hui, je regarde mes enfants qui rentrent de l’école et qui me parlent d’une amie qui est bisexuelle. Un chemin a été parcouru [depuis mon enfance], mais il en reste à faire.

G.G. : Je ferais peut-être le lien avec la question qui est parfois posée : a-t-on besoin d’une Journée internationale des femmes ? [La condition féminine] n’est plus ce qu’elle était il y a un siècle, mais si tu retires ces rendez-vous obligés, où on prend conscience de la lutte qui a été menée et des combats qu’il reste à faire, ça sombre dans l’indifférence.

P.B. : Moi, j’ai 46 ans, et à l’époque de mon bal de finissants du secondaire, tous mes amis gais me disaient qu’ils quittaient pour Montréal et qu’ils n’allaient jamais revenir. Quand je suis arrivé à Montréal en 1998, je les ai revus. Ils étaient heureux. Je suis ensuite revenu à Matane pour être député et j’ai vu une évolution qui se fait par les jeunes. Cette année, au bal des finissants, deux garçons qui y vont ensemble, c’est normal. Deux filles aussi.

M.M. : La dimension politique [de la Fierté], il y a des années où j’ai trouvé qu’elle était molle. Oui, le caractère carnaval est important, mais [c’est possible de le célébrer] parce que du monde en ont payé le prix. Il y a eu des rafles [contre des bars gais]. Il y a eu des viols. Ça, il ne faut jamais l’oublier, tout comme le chemin qu’il nous reste à faire.

R.B. : Quand je travaillais à la Fierté, on m’a aussi souvent demandé : « Pourquoi toujours un défilé ? » Ma réponse est toujours la même : « Parce que dans [plusieurs] autres pays, ce n’est même pas possible de tenir de tels évènements ou de vivre sans faire d’évènements pour la diversité sexuelle et de genre. C’est une question de solidarité. » […] Concernant le long sigle 2SLGBTQI, et je le raccourcis, est-ce qu’il y a des lettres là-dedans que vous ne connaissez pas ?

D.A. : Mes enfants sont revenus à la maison sur ce sujet et me disent qu’il y a une trentaine de catégories. Il y a des [lettres] que j’ai dû chercher, que je n’étais pas au courant. Je pense qu’il y a encore du travail à faire non seulement sur notre ouverture, mais aussi sur notre connaissance.

P.B. : Moi, c’est le Q, le queer. Une influenceuse de ma région, Marie Gagné, a participé à une émission où elle se disait queer. Alors là, à Matane, on essayait de bien comprendre ce que ça voulait dire.

R.B. : Je peux te répondre, parce que c’est comme ça que je m’identifie. Queer, pour beaucoup de gens, la définition simple est le rejet des étiquettes. C’est un terme parapluie qui en contient d’autres et qui est de ne pas vouloir se mettre dans une case spécifique.

P.B. : Je trouve ça important d’apprendre toutes les lettres, parce que si des gens s’identifient comme ça, c’est qu’ils veulent aussi être reconnus comme tels. J’ai récemment fait des recherches sur la définition de bispirituels. Comme législateurs, il faut aussi bien comprendre les gens que nous représentons.

R.B. : Bispirituels, ou 2S, ça a toujours existé dans les communautés autochtones. C’est un effet de la colonisation qu’on l’a effacé de l’histoire. Ça veut dire se voir représenté par des entités homme et femme. Moi, je dis toujours le sigle 2SLGBTQI [avec 2S en premier], parce qu’ils étaient là avant nous. Vous mettrez ça dans le texte, c’est très intéressant, ce bout-là.

M.M. : Je suis d’accord. Rita a raison.

R.B. : Rita a raison. On a trouvé le titre de l’article, merci ! Sinon, pour vous, quelle serait votre définition idéale de l’inclusion ?

D.A. : L’inclusion fait en sorte qu’un individu, peu importe son origine, son identité sexuelle ou autre, sent qu’il peut contribuer et qu’il a toute sa place.

G.G. : Et qu’il est apprécié pour ce qu’il fait, pour ce qu’il dit, pour sa contribution et son rapport aux autres, indépendamment de ce qu’il est.

P.B. : C’est de l’humanisme. Ça revient à dire : « Rejoins-nous comme tu es, levons les obstacles à ce que tu puisses rester comme tu es et que tu puisses faire ce que tu veux faire. »

M.M. : Pour moi, l’inclusion, c’est de t’assurer que la société ne te mette pas des bâtons dans les roues. Et malheureusement, ce n’est pas vrai pour bien du monde.

R.B. : J’ai demandé à des organismes communautaires s’ils avaient des questions pour vous. Beaucoup m’ont parlé de la non-binarité et m’ont demandé de vous poser la question s’il est possible d’inclure à l’Assemblée nationale et dans vos activités publiques les pronoms que vous utilisez.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, LA PRESSE

Rita Baga (à gauche) lors de son échange avec la vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault

G.G. : C’est quelque chose d’intéressant. À l’Assemblée, par définition, le système parlementaire a beaucoup de choses qui ont vieilli. On est continuellement en évolution sur plein d’affaires.

M.M. : La question des pronoms, quand j’ai besoin d’interpeller quelqu’un, quelqu’une, ça m’aide à savoir comment cette personne-là veut être interpellée. Je ne te cacherai pas combien de fois dans ma vie je me suis fait appeler monsieur… S’autodéterminer en disant : « Je vous enlève le doute, appelez-moi madame, utilisez le pronom elle », c’est intéressant.

R.B. : Concernant les barrières [mises en place pour le don de sang] : connaissez-vous cet enjeu ? [note : Héma-Québec précise qu’un homme ayant eu une relation sexuelle avec un autre homme il y a trois mois ou moins ne peut pas donner du sang, même s’il s’agit de son partenaire unique. Des études sont en cours pour voir si de nouveaux assouplissements à ce critère peuvent être appliqués sans compromettre la sécurité des produits sanguins.]

P.B. : C’est scandaleux. Je ne sais pas sur quoi ça repose. Je connais plein de gens qui sont heurtés par ça. Je suis surpris de savoir que ça existe encore.

G.G. : J’ai découvert cette étrangeté en octobre 2017. Je venais d’être élue et mon directeur de circonscription était gai. On a voulu aller faire un don de sang en équipe, mais il ne pouvait pas. Je ne comprenais pas. [Cela dit], je ne suis pas médecin. Ça repose peut-être sur des considérations scientifiques qui nous échappent.

D.A. : Ça me rappelle l’époque des « 3 H » [dans les années 1980, au plus fort de la crise du sida, la Croix-Rouge a publié un communiqué déconseillant aux homosexuels, aux Haïtiens et aux héroïnomanes de donner du sang]. Ce sont des manières de décrire les choses qui sont désuètes.

R.B. : En terminant sur une note légère : avez-vous déjà essayé d’en faire, de la drag ?

Tous : Non ! [rires]

R.B. : Bon, c’est quelque chose à mettre alors sur votre « to-do list » pour la prochaine année !

P.B. : Ça sera pour ta prochaine invitation.

R.B. : On a ça sous enregistrement, Pascal, je fais juste te le rappeler ! Mais donc, puisque vous ne l’avez pas fait, quel genre de drag seriez-vous ? Auriez-vous une chanson de prédilection ?

G.G. : Je serais du genre chansons années 1980. Pour moi, [la drag] c’est l’audace. Je pense que j’irais dans l’intense. Comme aujourd’hui, j’aime beaucoup ton outfit. Je porterais même des talons encore plus hauts.

R.B. : Voyons, voyons ! C’est juste mon petit kit pour aller à l’épicerie !

P.B. : Moi, je prendrais une version française d’un grand hit : Je survivrai de Michèle Richard.

D.A. : Je ne sais pas si ça fitte ou pas, mais j’aurais envie de faire un Piaf, comme La vie en rose. J’y mettrais tout mon cœur.

M.M. : Moi, je ne sais pas la toune, mais je ne serais pas une drag-queen. Je serai un drag-king !

G.G. : C’est bon, ça !

M.M. : Oui, un drag-king avec la petite veste et les bretelles. Ah mon dieu, les bretelles ! J’aimerais ça !

R.B. : Tout est possible, vous savez ? Merci à tous d’avoir accepté l’invitation.

Le contenu de cette table ronde a été adapté et raccourci à l’écrit à des fins d’espace et de lisibilité.

Notre démarche

Depuis quelques mois, Rita Baga est partout. La drag-queen de l’heure à Montréal, qui s’est illustrée dans le concours Canada’s Drag Race et plus récemment à Big Brother Célébrités, est extravagante, mais aussi socialement engagée. Cette année, Fierté Montréal – qui aura lieu du 9 au 15 août – se veut « plus inclusif que jamais ». Dans ce contexte qui mêle à la fois festivités et réflexions, La Presse a souhaité aborder des sujets importants dans un contexte éclaté, brisant les frontières qui éloignent les drag-queens du monde sérieux de la politique.