« Ça nous répugne. » Aux côtés de plusieurs chefs de police de la province et de son collègue de la Justice, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a résumé ainsi la nécessité d’investir davantage dans la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs.

Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Québec a annoncé mardi des investissements de près de 100 millions de dollars pour s’attaquer aux proxénètes, aux clients « abuseurs » ainsi qu’aux producteurs, aux distributeurs et aux consommateurs de pornographie juvénile.

Près de 80 millions iront à l’ajout d’une quarantaine de policiers et d’experts qui se grefferont à l’Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme. Au total, cette équipe sera désormais composée d’une centaine de personnes. Un groupe d’enquêteurs se concentrera d’ailleurs sur les clients.

« Il faut pouvoir s’attaquer aux clients abuseurs », a insisté la ministre Guilbault en conférence de presse au quartier général de la Sûreté du Québec (SQ) à Montréal.

Une somme de 12,6 millions sera consacrée à la mise sur pied de la première escouade virtuelle au Québec pour contrer l’exploitation sexuelle des mineurs sur l’internet, soit l’Équipe intégrée de lutte contre la pornographie juvénile. Cette équipe comptera 17 personnes, dont des employés civils spécialisés en nouvelles technologies.

Ces équipes seront formées d’enquêteurs provenant de la SQ et des principaux corps policiers de la province (Montréal, Laval, Longueuil, Québec et Gatineau).

Enfin, un peu plus de 8 millions iront du côté du Directeur des poursuites criminelles et pénales pour l’embauche de neuf procureurs spécialisés dans les crimes sexuels.

À l’heure actuelle, au Québec, le taux de condamnation des proxénètes est de 66 %, a révélé le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette. C’est donc dire que le tiers réussit à échapper à la justice. « Il y aura un effet d’entraînement extrêmement positif », a ajouté le directeur des poursuites criminelles et pénales, MPatrick Michel, en faisant référence à l’ajout de procureurs spécialisés.

« Ça nous donne les moyens de nos ambitions », a dit pour sa part la directrice générale par intérim de la SQ, Johanne Beausoleil, en soulignant qu’entre 2018 et 2020, les signalements liés à l’exploitation sexuelle de mineurs sur l’internet ont connu une hausse de 300 %.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

La directrice générale par intérim de la Sûreté du Québec, Johanne Beausoleil

Rappelons que dans son plus récent budget, le gouvernement de François Legault a prévu 150 millions pour répondre aux recommandations formulées par la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs.

Avec le confinement, les cas d’enfants exploités sexuellement sur l’internet ont atteint un sommet. Les enquêteurs ne suffisent plus à la tâche, les victimes ne reçoivent pas les services auxquels elles ont droit en raison des listes d’attente qui s’allongent et des délinquants sexuels récidivent faute de place dans les centres de thérapie spécialisés, a révélé La Presse dans son enquête publiée ces derniers mois baptisée « l’autre épidémie ».

Le gouvernement fédéral et la GRC montrés du doigt

Pendant ce temps à Ottawa, le gouvernement fédéral et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont été montrés du doigt par le Nouveau Parti démocratique (NPD) pour avoir échoué à appliquer les lois pour mettre fin à la diffusion de vidéos d’agression et de violence sexuelles.

Le comité des Communes qui s’est penché sur ce fléau déposera son rapport cette semaine, a indiqué mardi le député néo-démocrate Charlie Angus. Sans vouloir en dévoiler le contenu, il a semblé donner un avant-goût de sa position en conférence de presse avec une alliance féministe internationale venue dénoncer l’inaction du Canada.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Le député du NPD Charlie Angus

« L’échec du gouvernement et de la GRC à appliquer nos lois nationales pour mettre fin à la diffusion de vidéos d’agression et de violence sexuelles a mis les femmes du monde entier à risque », a lancé l’élu du NPD. Il vise en particulier MindGeek, société détentrice du site pornographique Pornhub, qui a pignon sur rue à Montréal.

Ce que le comité a entendu pendant ses travaux n’est que « la pointe de l’iceberg », et le « pouvoir des géants numériques » fait craindre le pire pour la suite des choses, a dit Charlie Angus. Il a argué que le Canada avait la responsabilité d’agir pour protéger les femmes et les filles tant ici qu’à l’étranger.

Ce message a été repris en chœur par toutes les femmes qui sont intervenues après le député en conférence de presse virtuelle. Victimes, militantes, spécialistes, de France, du Mexique, du Nigeria ou des États-Unis, elles ont exprimé leur préoccupation face à l’inaction du gouvernement canadien en matière de lutte contre l’exploitation sexuelle.

« Il existe une épidémie des violences sexuelles à travers le monde, et la pornographie est l’école – et la légitimation – de ces violences », a lancé Alyssa Ahrabare, porte-parole de l’organisation française Osez le féminisme. Et le Canada a « une responsabilité dans cette éclosion » puisqu’il abrite sur son territoire la société MindGeek, a-t-elle plaidé.

La professeure de sociologue Gail Dines, présidente de l’American Studies Department au Wheelock College de Boston, a fait écho à ces propos. « Nous avons une expression ici aux États-Unis : ce qui se passe à Vegas reste à Vegas […] Mais il est clair que ce qui se passe au Canada ne reste pas au Canada », a-t-elle illustré.

Car ces vidéos, qui montrent souvent des scènes de viol ou d’agression sexuelle qui impliquent parfois des mineures, et souvent des femmes sous le joug de proxénètes ou de réseaux internationaux de traite de personnes, circulent partout sur la planète. Et en dépit de ce que prétend MindGeek et « sa machine de relations publiques bien huilée », du contenu « illégal » continue d’être distribué, a dénoncé la professeure Dines.

Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, devait déposer l’hiver dernier un projet de loi pour forcer les sites comme Pornhub à retirer tout contenu illégal, comme la pédopornographie ou les agressions sexuelles, de leur plateforme. La mesure se fait encore attendre. « Que Dieu vienne en aide aux femmes si elles attendent que le ministre les protège. Où est son projet de loi ? Il n’a rien fait », a pesté Charlie Angus.

Le bureau du ministre disait il y a encore quelques jours que l’objectif était de déposer le projet de loi le plus rapidement possible. Les travaux parlementaires à Ottawa doivent prendre fin mercredi prochain.