(Ottawa) Les conservateurs ont dans leur mire la transfuge Jenica Atwin, qui a fait défection et quitté le Parti vert pour se joindre aux libéraux. L’opposition utilise ce changement d’allégeance comme arme politique contre Justin Trudeau, accusé d’accueillir dans ses rangs « un autre député anti-Israël ». La principale intéressée ne regrette rien et maintient que l’État hébreu pratique un « apartheid ».

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le Parti conservateur est passé à l’offensive pendant la période des questions à la Chambre des communes, vendredi, au lendemain de l’annonce du passage de la députée du Nouveau-Brunswick du Parti vert au Parti libéral.

« Je suis déçu et préoccupé du fait que la députée de Fredericton s’est joint au caucus libéral, étant donné la rhétorique incendiaire, partiale et porteuse de division qu’elle a employée lors du récent conflit entre Israël et le groupe terroriste Hamas », a lâché le député ontarien Peter Kent.

Il citait le tweet d’un ancien député libéral, Michael Levitt, maintenant chez les Amis du Centre Simon Wiesenthal pour les Études sur l’Holocauste.

Le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, lui a répondu que la position libérale n’avait pas bougé d’un iota en ce qui a trait à l’« étiquette » d’apartheid : le gouvernement « la rejette catégoriquement », car elle « ne fait pas partie de l’approche [canadienne] à l’égard d’Israël ou de la communauté juive ».

Le Parti conservateur en a remis dans un communiqué publié peu après la séance. « Mme Atwin sera bien entourée au caucus du Parti libéral », a raillé le député Marty Morantz. Les libéraux Omar Alghabra, Fayçal El-Khoury et Sameer Zuberi y sont cités comme des exemples d’élus qui seraient animés d’un sentiment anti-Israël.

Des organisations juives, dont le Centre consultatif des relations juives et israéliennes, ont aussi critiqué le recrutement, qualifié de « troublant ».

Une défection due au conflit interne

La Néo-Brunswickoise avait réalisé une percée inédite pour le Parti vert au scrutin d’octobre 2019, devenant la première candidate de la formation à se faire élire ailleurs qu’en Colombie-Britannique grâce à sa victoire contre le député libéral sortant, Matt DeCourcey.

Elle a finalement claqué la porte jeudi, après s’être retrouvée mêlée à une querelle interne motivée par le conflit israélo-palestinien. En mai, elle avait critiqué la réaction de son parti à ce sujet dans un tweet qu’elle avait conclu avec « Fin à l’apartheid ! ».

Le bras droit de la cheffe Annamie Paul l’a ensuite accusée d’antisémitisme.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Annamie Paul, cheffe du Parti vert

Ce stratège, Noah Zatzman, a été montré du doigt par les deux seuls députés qui représentent dorénavant les Verts à Ottawa, Paul Manly et Elizabeth May. Son « attaque », ont-ils écrit jeudi, « a créé les conditions qui ont mené à cette crise ».

En entrevue avec La Presse, vendredi après-midi, Jenica Atwin confirme.

« Le problème avec M. Zatzman est absolument derrière ma décision », lance-t-elle.

La députée ajoute que si la dirigeante de la formation avait condamné la salve de son conseiller, elle serait probablement restée dans le camp vert. « Pendant tout ce conflit, elle ne m’a jamais appelée. C’était difficile de continuer dans cet environnement », note celle qui était enseignante avant de faire le saut en politique.

Au Parti vert, en coulisses, on chuchote aux journalistes que Jenica Atwin avait approché les libéraux, et ce, avant même que la guerre n’éclate au sein de la formation.

La principale intéressée nie. « C’est une amie qui est dans l’association libérale qui m’a approchée deux jours après l’attaque de Noah Zatzman », affirme-t-elle. Ensuite est entré en scène son compatriote du Nouveau-Brunswick, le ministre Dominic LeBlanc, qui a été un acteur de premier plan dans ce repêchage.

« Apartheid » israélien

Mais elle arrive dans une équipe où la position est essentiellement la même sur le conflit israélo-palestinien.

« Je sais. J’en suis tout à fait consciente. Je comprends que le vocabulaire que j’emploie est difficile à digérer pour certaines personnes, [mais] je pense qu’il faut éduquer les gens sur ce qu’est l’apartheid, ce que cela fait aux communautés qui doivent subir un État oppresseur », explique la nouvelle libérale.

« Je sais que je m’en vais quelque part où […] des membres du caucus partagent cette position », argue-t-elle.

Avant de prendre sa décision définitive, mercredi soir passé, elle est entrée en contact avec des députés libéraux, dont Nathaniel Erskine-Smith, cet élu torontois réputé pour son franc-parler, qui n’hésite pas à voter contre des projets de loi gouvernementaux.

Elle n’en a toutefois pas parlé à sa voisine de banquette aux Communes, l’ex-ministre Jody Wilson-Raybould, avec qui elle a tissé une complicité. « Je pense que ce serait une conversation vraiment intéressante », lance Jenica Atwin en riant.