(Ottawa) Le sénateur conservateur Pierre-Hugues Boisvenu exhorte l’ancienne juge de la Cour suprême Louise Arbour à renoncer à mener l’examen sur les inconduites sexuelles dans les Forces armées canadiennes (FAC), afin de « préserver sa réputation ».

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Selon lui, la juge Arbour, « dont la réputation dépasse les frontières de notre pays, ne peut accepter de jouer dans cette cynique parodie puisque les victimes ont été sacrifiées pour protéger l’image du premier ministre et celle de son ministre de la Défense ».

Il lui demande ainsi, dans un communiqué publié mardi, de « faire preuve de professionnalisme, de se retirer du mandat et de préserver sa réputation » en renonçant à accomplir le mandat que lui a confié le gouvernement Trudeau la semaine dernière.

Cette annonce a suscité une avalanche de critiques, car l’examen indépendant que l’on a commandé à Louise Arbour succédera à un autre examen réalisé il y a plus de six ans par une autre ancienne magistrate du plus haut tribunal au pays, Marie Deschamps.

Or, sa recommandation clé, « créer un centre indépendant de responsabilisation en matière de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle à l’extérieur des FAC », est restée lettre morte — l’appareil militaire y était réfractaire, et les libéraux ont préféré créer un centre d’intervention dénué de pouvoir de surveillance.

Les deux anciennes juges de la Cour suprême du Canada ont néanmoins dit juger l’exercice pertinent.

Mais le sénateur Boisvenu estime qu’il s’agit d’un affront pour les victimes d’inconduites sexuelles ; dans le communiqué qu’il a transmis mardi, il invite Louise Arbour à ne « pas accepter ce mandat en tout respect pour les femmes qui œuvrent au sein des FAC ».

La principale intéressée n’a pas commenté la sortie du sénateur, mardi.

Motion de congédiement

Pendant ce temps, dans l’autre chambre du Parlement, l’opposition ne lâche pas non plus le morceau : le Parti conservateur a décidé de consacrer sa journée d’opposition à un débat sur le congédiement de Katie Telford, cheffe de cabinet de Justin Trudeau.

« Après avoir arrêté les travaux du comité par de l’obstruction, vendredi dernier, pour éviter une motion convoquant Katie Telford au comité de la défense, les libéraux de Trudeau ont carrément annulé la réunion d’hier », a pesté le chef Erin O’Toole dans une déclaration écrite.

« Justin Trudeau veut désespérément empêcher la chute de son gouvernement marqué par les scandales. Si le premier ministre dit la vérité, et s’il veut que les Canadiens croient qu’il ignorait la preuve de l’inconduite sexuelle du général Vance, il va congédier Katie Telford », a-t-il conclu.

Les scandales ayant éclaboussé l’armée, dont les allégations entourant l’ancien chef d’état-major Jonathan Vance, sont étudiés au comité de la défense ainsi qu’à celui de la condition féminine. Dans le premier, les libéraux ont fait de l’obstruction parlementaire, vendredi dernier.

La présidente du comité de la défense, la libérale Karen McCrimmon, a annulé la réunion suivante, lundi.

Le NPD accusé de sexisme par les conservateurs

La cheffe adjointe des conservateurs à Ottawa, Candice Bergen, qualifie quant à elle de « condescendants et de sexistes » les explications des néo-démocrates pour refuser d’appuyer la motion demandant au premier ministre de congédier sa cheffe de cabinet Katie Telford.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Candice Bergen

Avant le débat, mardi, le porte-parole néo-démocrate en matière de défense, Randall Garrison, avait indiqué que pour son parti, la responsabilité dans cette affaire incombait à M. Trudeau et au ministre de la Défense, Harjit Sajjan, et non à Mme Telford, qui fait partie du personnel politique, non élu.

Une position que partagent le Bloc québécois et son porte-parole en matière de Justice, Rhéal Fortin, qui souligne que l’ombudsman des Forces armées avait assemblé un dossier étoffé sur les allégations d’inconduites sexuelles contre le général Vance et que le ministre de la Défense en avait dissimulé le contenu durant trois ans.

« La première personne responsable du camouflage de ces allégations est le ministre Sajjan. Ce ne sont pas les employés qui sont imputables des choix faits par le gouvernement, mais bien les élus qui doivent assumer leurs responsabilités », estime M. Fortin.

Le Bloc votera lui aussi contre la motion conservatrice sur le congédiement de Mme Telford. Pour le parti, c’est le gouvernement qui s’est mis dans l’embarras en refusant d’agir.

« Pour ce qui est du premier ministre Justin Trudeau, soit il cautionne les agissements de son ministre et préfère ne pas être tenu au courant ou il ne dit pas toute la vérité. Dans les deux cas, il fait partie du problème », note Rhéal Fortin.

Randall Garrison, du NPD, a également déclaré que dans les affaires d’inconduite sexuelle, il est courant que les femmes soient blâmées pour ne pas avoir porté plainte au bon endroit. Il trouve « extrêmement ironique que les conservateurs décident que la personne qui devrait porter le chapeau pour avoir omis d’agir est l’une des seules femmes impliquées » dans cette affaire.

Or, la députée conservatrice Bergen plaide que Mme Telford n’avait pas été victime de harcèlement sexuel et que le fait d’être la principale adjointe de M. Trudeau en faisait probablement l’une des femmes les plus puissantes du pays.

« Suggérer que les femmes qui occupent des postes de pouvoir ne devraient pas être tenues aussi responsables que des hommes, je trouve ça, en tant que femme, très condescendant — comme si, en quelque sorte, les femmes ne pouvaient pas être traitées de la même façon », a-t-elle déclaré en entrevue. « Je trouve ça condescendant et sexiste. »

Avec La Presse canadienne