(QUÉBEC ) L’anecdote est savoureuse. Jacques Beaudoin avait été pendant 14 ans à la tête de la Sûreté du Québec (SQ). Au terme de sa carrière, en 1988, il est nommé sous-ministre à la Sécurité publique. L’ex-patron de la police croise Robert Bourassa. Avec un brin de nostalgie, il dit s’ennuyer de l’époque où il parlait, directement et fréquemment, au premier ministre. « Que voulez-vous ? », lui aurait rétorqué Bourassa. « J’ai beaucoup de sous-ministres, mais je n’ai qu’un chef de la police ! »

Publié le 27 avr. 2021
Denis Lessard
Denis Lessard La Presse

Quels sont les rapports entre la police et la politique au Québec ? Doit-il y avoir un mur infranchissable entre les décideurs politiques et la police ? Entre information et intervention, la ligne est mince. Directeur de la SQ, Guy Coulombe avait dû passer un coup de fil délicat au cabinet de Lucien Bouchard. En mettant sur écoute la ligne téléphonique d’un suspect, la SQ était tombée sur une conversation fort embarrassante avec le bras droit d’un ministre important. Il fut congédié, discrètement. Pas de recours judiciaires, pas de dommages politiques. Information ou intervention ?

PHOTO RENÉ BÉNARD, ARCHIVES LA PRESSE

Le premier ministre Jean Lesage avec des membres de son gouvernement dont, à sa droite, le procureur général Georges-Émile Lapalme, en 1960

Le 27 avril 1961, il y a 60 ans, on proclamait la Loi sur la Sûreté provinciale, les policiers provinciaux n’étaient plus des fonctionnaires, ne relevaient plus de la Commission du service civil. Jean Lesage, comme l’avaient fait Paul Sauvé et Antonio Barrette avant lui, avait confié la responsabilité de Procureur général à un autre membre du gouvernement. Auparavant, Louis-Alexandre Taschereau et Maurice Duplessis avaient conservé cette responsabilité, ouvrant la porte à l’arbitraire.

Georges-Émile Lapalme, procureur général de M. Lesage, promet que sa loi allait « sortir la police de la politique ».

La direction de la SQ et les dirigeants politiques sont-ils complices ou partenaires ? Autant de régimes, autant d’individus, autant de cas de figure, confient souvent anonymement des témoins de ces rapports sinon illicites, tout au moins délicats.

« Partage d’informations »

Sous Philippe Couillard, la direction de la SQ s’entretenait régulièrement avec le cabinet politique, se souvient l’ex-secrétaire général du gouvernement, Roberto Iglesias. « On parle de partage d’informations, pas d’interventions », insiste-t-il. La SQ informe le politique quand surviennent des interventions d’envergure, mais ne précise pas ses opérations, explique quelqu’un qui a eu à enjamber cette frontière. Il y a eu des exceptions ; le jour du budget, en mars 2016, Robert Lafrenière, patron de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), avait déclenché l’arrestation de sept personnes, dont l’ex-ministre Nathalie Normandeau. Le cabinet avait été prévenu seulement quelques minutes auparavant.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Robert Lafrenière, patron de l’Unité permanente anticorruption, en mars 2016

« Comme chef de cabinet, un des premiers coups de fil que j’ai eus, c’est un membre de l’état-major de la SQ qui me soulignait qu’il serait bon d’avoir une ligne de communication continue… et informelle. Je lui ai dit qu’il n’y aurait pas de canal détourné, cela se ferait avec le directeur de la Sûreté », explique Hubert Thibault, bras droit de Lucien Bouchard.

Il faut être extrêmement prudent dans ces rapports. Politiciens et police, ce n’est pas deux univers qui se mélangent bien.

Hubert Thibault, chef de cabinet de Lucien Bouchard

Un autre ex-chef de cabinet confiera avoir été étonné ; derrière le directeur de la SQ s’agite une poignée d’adjoints visiblement désireux d’entretenir des liens directs, et informels, avec le politique.

Les dernières années ont été propices à l’apparition de réseaux informels. Le libéral Jacques Dupuis avait Jocelyn Turcotte, ex-président du syndicat à la SQ, dans son cabinet. Son sous-ministre était Paul Girard, un ancien policier. Ils s’étaient connus quand Girard était leader du syndicat, qui avait retenu Dupuis dans la liste des avocats pour les membres. Les sous-ministres Robert Lafrenière et Martin Prud’homme venaient aussi de la SQ. Résultat : le politique s’abreuvait à de nombreuses sources d’informations, disparates, contradictoires parfois. Le député libéral Guy Ouellette, qui connaissait tout le monde à la SQ, contribuait puissamment à ce réseau informel.

Le gouvernement Legault a un peu mis fin à ce mélange des genres. Il n’y a plus d’ex-policiers dans des postes politiques. Autre élément déterminant, les futurs directeurs de la SQ et de l’UPAC devront être approuvés par un vote des deux tiers des députés à l’Assemblée nationale, une assurance d’impartialité, même si c’est toujours le gouvernement qui soumet les candidats au vote.

Les têtes roulent

On ne peut pas dire que la police se porte bien au Québec. Martin Prud’homme, patron de la SQ nommé en 2014, est suspendu avec salaire depuis deux ans. Il remplaçait Mario Laprise, nommé sous Pauline Marois, évincé, lui, par les libéraux de Philippe Couillard. M. Laprise remplaçait Richard Deschesnes, qui avait été poursuivi pour avoir autorisé des indemnités de départ à des cadres à même une cagnotte destinée à appuyer les enquêtes policières. M. Deschesnes a été acquitté, mais la Couronne a interjeté appel. La loi interdit de payer des indemnités de départ à la SQ.

Quand on regarde la liste des patrons de la SQ, il faut remonter à Jacques Beaudoin (1974-1988) pour trouver un directeur général qui travaillera véritablement sous deux gouvernements, de couleurs différentes.

Après Jacques Beaudoin, il y eut Robert Lavigne (1988-1995), rapidement remplacé après l’élection de Jacques Parizeau par le ministre Serge Ménard. M. Lavigne est parti en soulignant publiquement que la décision n’était pas la sienne. Il avait institué une ligne de communication entre le ministre Claude Ryan et la Sûreté du Québec. La crise d’Oka avait changé la donne. Le coroner Guy Gilbert avait explicitement recommandé à la police d’informer le gouvernement quand une opération touchait les Premières Nations.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Vue aérienne de la côte de la rue Saint-Michel à Kanesatake après des affrontements armés entre la Sûreté du Québec et les Mohawks, en juillet 1990

Serge Barbeau (1995-1998) est alors tiré de sa retraite. La direction de la SQ propose au gouvernement des interventions musclées contre le cannabis. Avec des photos aériennes, on identifie des plans de pot dans une communauté autochtone. Il s’avéra que c’était des pommiers. À la même époque, les agents de la SQ étaient cachés dans une cabane à sucre en vue d’un raid sur un champ de cannabis. Un haut dirigeant a prévenu le cabinet de Serge Ménard, qui s’est empressé d’arriver sur les lieux. « L’opération de police était devenue un show médiatique. Tout avait été bousillé, il n’y avait pas eu d’accusations », se souvient un des acteurs.

« Tu es sous enquête »

Sous le régime Charest, un haut dirigeant sans culture politique a contacté le Parti québécois avec la supposée preuve que le patron de la FTQ, Michel Arsenault, exerçait du chantage pour obtenir un job du gouvernement. En fait, sur le registre, les « logs » de l’écoute électronique d’une enquête nommée Diligence, le syndicaliste ne réclamait que le siège traditionnellement détenu par son syndicat au conseil d’administration de la Caisse de dépôt. Plus étrange, cette autre transcription dans laquelle un ministre prévient M. Arsenault : « Michel, arrête de téléphoner partout ! Tu es sous enquête. » Encore aujourd’hui, d’anciens acteurs dans l’enquête y voient une preuve d’interférence du politique dans le travail de la police.

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Florent Gagné, directeur de la Sûreté du Québec, et Serge Ménard, ministre de la Sécurité publique, commentent le rapport de la commission Poitras, en février 1999

Sous le règne de Serge Barbeau survinrent des bavures importantes. L’affaire Matticks, où les policiers avaient planté une télécopie incriminante. La commission Poitras a réclamé un grand ménage. Exit Serge Barbeau, arrive un premier civil en 1998, Guy Coulombe, un immense administrateur, qui faisait sourciller les mandarins en parlant candidement de « la police du gouvernement ». À son départ la même année, des conseillers de Lucien Bouchard ont invité à souper un haut fonctionnaire, Florent Gagné.

Quand on lui a annoncé qu’on le voyait à la SQ, j’ai pensé qu’il allait prendre ses jambes à son cou et s’enfuir du restaurant Continental.

Un témoin

En 2003, les libéraux de Jean Charest sont élus et Normand Proulx, ancien responsable de la sécurité des personnalités doté d’un bon réseau politique, est nommé. Sa gestion et ses voyages incessants à l’étranger avaient exaspéré ministre et collaborateurs. Richard Deschesnes lui succède en 2008 et part peu après l’élection de Pauline Marois, qui lui préfère une « police-police », Mario Laprise. M. Laprise n’avait pas de copains politiques, mais un ennemi influent, le député Guy Ouellette, les deux s’étaient frottés à l’époque de la guerre au crime organisé.

En 2014, Philippe Couillard est élu et, coïncidence, la Sûreté change encore de patron. Martin Prud’homme, ex-policier devenu sous-ministre à la Sécurité publique, remet l’uniforme. Après un mandat brillant comme intérim au Service de police de la Ville de Montréal, M. Prud’homme reviendra brièvement à la SQ avant d’être relevé de ses fonctions après une plainte de l’ex-directrice des poursuites criminelles et pénales Annick Murphy. Après des mois de négociations infructueuses, il poursuit actuellement le gouvernement suivant, celui de la Coalition avenir Québec, qui l’a suspendu…