(Ottawa) Les camps de rééducation au Xinjiang sont des « écoles ». Les procès des deux Michael se déroulent dans les règles de l’art. La loi sur la sécurité nationale à Hong Kong a permis de passer du « chaos » à la « règle de droit ».

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Ce sont là quelques-unes des réponses données par l’ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, à qui le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) avait offert une tribune animée par l’ancien premier ministre québécois Pierre Marc Johnson, mardi midi.

Le chef de mission de Pékin à Ottawa a consacré huit minutes à faire un exposé sur l’histoire de l’empire du Milieu, posant notamment comme jalons historiques la création de la République populaire de Chine ainsi que l’établissement de divers liens diplomatiques, notamment celui avec le Canada.

Il a affirmé qu’en matière de diplomatie, le régime chinois a « toujours cru que la conversation était meilleure que la confrontation ». Une fois son allocution de huit minutes bouclée, l’animateur l’a lancé sur l’enjeu de l’économie avant de se tourner vers trois dossiers plus corsés : le génocide au Xinjiang, la détention arbitraire des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor – les deux hommes ont été traduits en justice à huis clos pour espionnage, il y a trois semaines, et attendent toujours un verdict – et la controversée loi sur la sécurité nationale adoptée par Pékin pour mater Hong Kong.

Et dans chacun des cas, l’ambassadeur Cong a assuré que la Chine n’avait rien à se reprocher.

D’abord, en ce qui a trait à la situation de la minorité musulmane des Ouïghours, au Xinjiang, il a encore une fois accusé l’Occident, « y compris le Canada », de s’ingérer dans les affaires intérieures chinoises « soi-disant sous le prétexte des droits de la personne » et a martelé qu’il n’y avait là « rien d’un génocide ».

En fait, le régime de Xi Jinping est engagé dans une « lutte contre le terrorisme et la sécession », un combat qui passe notamment par l’éducation. « Vous appelez cela des camps [de rééducation], mais il s’agit d’écoles, dans les faits », a-t-il argué.

Les États-Unis ont conclu que les Ouïghours faisaient l’objet d’un génocide. Au Canada, le gouvernement Trudeau n’est pas prêt à aller aussi loin, même si le député conservateur Michael Chong a fait adopter à la Chambre des communes une motion unanime reconnaissant l’existence d’un génocide.

Les deux Michael

L’animateur de l’évènement virtuel a abordé avec son invité le dossier des deux Michael, qui ont été arrêtés en Chine le 10 décembre 2018, quelques jours après l’arrestation au Canada, à la demande des États-Unis, de la numéro deux de Huawei, Meng Wanzhou.

L’ambassadeur a plaidé que les deux hommes n’étaient pas maltraités en prison – « la privation de sommeil, la confiscation de lunettes de lecture, ce n’est pas vrai » – et que le système de justice disposait de « solides preuves » qu’ils ont volé et transmis à des entités étrangères des secrets d’État.

Si les procédures judiciaires se déroulent derrière des portes closes, c’est justement en raison de la nature des accusations qui pèsent sur l’ancien diplomate et l’entrepreneur, a insisté Cong Peiwu. « C’est pour cela que ce n’est pas ouvert au public. Vous avez des pratiques similaires au Canada », a-t-il soutenu.

Pierre Marc Johnson l’a poliment corrigé.

« Même s’il est vrai que certains volets des causes de sécurité nationale ne sont pas traités publiquement, il y a toujours un avocat de l’extérieur qui examine la preuve et qui fait des recommandations au juge sur les portions qui peuvent être rendues publiques », a soulevé celui qui est avocat-conseil à la firme Lavery.

Hong Kong

Autre dossier, autre démenti.

Interrogé sur l’imposition de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, Cong Peiwu a fait valoir que celle-ci était perçue favorablement, car elle a permis de passer du « chaos » qui régnait avant l’adoption de la loi par Pékin à l’« État de droit ».

« En 2019, il y avait dans les rues de Hong Kong des crimes haineux visant des citoyens innocents, et même des policiers. Cela ne pouvait être toléré […] comme cela ne pourrait être toléré ailleurs, comme aux États-Unis ou ici au Canada », a-t-il déclaré.

Le Parlement chinois a adopté en mai 2020 cette disposition controversée sur la sécurité nationale en réaction aux manifestations qui ont secoué l’ex-colonie britannique en 2019. Elle avait alimenté un sentiment indépendantiste dans l’ancienne colonie rétrocédée par la Grande-Bretagne en 1997.

Présence controversée

L’invitation du CORIM à l’ambassadeur de Chine – à la demande de l’ambassade de Chine au Canada – a été critiquée par certains observateurs, notamment par l’ancien ambassadeur du Canada à Pékin Guy Saint-Jacques.

Il n’a pas écouté l’échange, « par principe ».

Je comprends qu’on l’ait invité en 2019, il venait d’arriver en poste. On donne la chance au coureur. C’était approprié. Mais entre-temps, il s’est passé beaucoup de choses [dans les relations sino-canadiennes]. Le CORIM m’a déçu.

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada à Pékin

Surtout en sachant « tout l’effort de propagande » auquel se livre le régime chinois à l’international, note Guy Saint-Jacques. « Pourquoi lui a-t-on donné une plateforme où il a répété les mêmes choses, que tout est de la faute du Canada ? », se demande Guy Saint-Jacques.

Le CORIM a défendu sa décision d’offrir une vitrine à Cong Peiwu dans une lettre ouverte parue dans les pages de La Presse. L’organisation n’a pas souhaité faire de retour sur l’évènement de mardi, auquel 250 personnes ont participé, selon elle.