(Ottawa) À tour de rôle depuis trois semaines, Justin Trudeau, Erin O’Toole et Jagmeet Singh ont effectué un dernier tour de piste devant leurs militants avant de s’élancer en campagne pour courtiser les électeurs d’ici à la fin de l’été.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Devant leurs troupes respectives, réunies en congrès de façon virtuelle à cause de la pandémie, ils ont essayé des lignes d’attaque, dressé un bilan de leurs réalisations et évoqué certaines mesures qu’ils comptent mettre de l’avant quand la bataille électorale se mettra en branle.

Même s’il a définitivement écarté la tenue d’un scrutin au printemps en raison de la troisième vague, Justin Trudeau a démontré samedi qu’il brûlait d’impatience d’en découdre avec le Parti conservateur et le Bloc québécois. Logeant résolument à gauche de l’échiquier politique depuis qu’il dirige le pays, le premier ministre n’a pas cru bon de mentionner le nom de Jagmeet Singh ou le Nouveau Parti démocratique (NPD) dans son discours devant ses militants.

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Erin O’Toole, chef du Parti conservateur

Alors que les militants conservateurs ont rejeté durant leur congrès une résolution visant à reconnaître la réalité des changements climatiques, Erin O’Toole est « déconnecté » de la réalité en flirtant avec la désinformation sur la santé publique et les vaccins, a lancé Justin Trudeau. Et pendant que le Bloc québécois « fait semblant d’être le seul parti qui peut parler au nom des Québécois, nous, on livre la marchandise pour les Québécois », a-t-il aussi ajouté.

Singh passe les libéraux dans le tordeur

S’il a encaissé l’insulte d’avoir été ignoré par le premier ministre, Jagmeet Singh a répliqué en faisant largement le procès des libéraux durant son discours, dimanche. Et il a lancé une mise en garde bien sentie aux Canadiens : méfiez-vous de leurs belles paroles qui demeurent sans lendemain, surtout quand il est question de la lutte contre les changements climatiques et de la création d’une assurance médicaments universelle, promise à répétition depuis 24 ans, tout comme le réseau national de garderies, a-t-il essentiellement fait valoir.

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Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Pour sa part, le chef conservateur Erin O’Toole s’est présenté devant ses militants le mois dernier en dévoilant cinq grands chantiers auxquels il veut s’attaquer s’il obtient les clés du pouvoir : un ambitieux plan de relance économique pour soutenir les industries les plus durement touchées par la pandémie, une nouvelle loi anticorruption, un plan d’action national pour la santé mentale, une hausse de la production locale de vaccins et d’équipements médicaux, et un retour à l’équilibre budgétaire d’ici 10 ans.

Il a aussi fait appel au pragmatisme de ses troupes en faisant valoir que le parti devait moderniser ses politiques sur plusieurs fronts, notamment au chapitre de la lutte contre les changements climatiques, du respect des droits des Premières Nations, des communautés LGBTQ et des syndicats, entre autres, afin d’obtenir l’appui d’un plus grand nombre de Canadiens au prochain scrutin.

Des munitions pour les libéraux

Mais il s’est fait servir un véritable croc-en-jambe moins de 24 heures plus tard quand une majorité des militants ont rejeté la résolution sur les changements climatiques. Depuis lors, il en paie le prix dans les sondages.

Dans les rangs libéraux, on se pince devant ce cadeau servi sur un plateau d’argent. Et on multiplie déjà les attaques pour dépeindre le Parti conservateur comme une formation politique issue d’un autre siècle. Une stratégie qui vise à mettre Erin O’Toole à genoux, surtout en Ontario, la province qui compte le plus grand nombre de sièges aux Communes.

Au Québec, les troupes libérales ambitionnent de reprendre au minimum une demi-douzaine de sièges qui sont passés dans le camp du Bloc québécois au dernier scrutin afin d’augmenter leurs chances de former à nouveau un gouvernement majoritaire.

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Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Les stratèges libéraux avaient cru à tort qu’il était dans leur intérêt de ne pas trop égratigner le Bloc québécois au dernier scrutin. Leur calcul était simple : une remontée du Bloc provoquerait des luttes à trois impliquant aussi le Parti conservateur qui pourraient profiter aux candidats libéraux. Mais la formation souverainiste leur a fait payer chèrement cette erreur stratégique en remportant 32 sièges. Aujourd’hui, ces mêmes stratèges reconnaissent qu’il leur sera impossible de retrouver la majorité tant que le Bloc conservera autant de sièges.

Le chef bloquiste Yves-François Blanchet a démontré au dernier scrutin qu’il ne faut pas le prendre à la légère. Maniant le verbe avec une aisance redoutable, connaissant le Québec comme le fond de sa poche et planchant déjà sur des thèmes qui pourraient séduire bon nombre d’électeurs, le chef bloquiste saura certes défendre les acquis du Bloc.

Dans cette équation, la nouvelle leader du Parti vert, Annamie Paul, a tenté bien que mal de s’imposer durant cette pandémie où tous les projecteurs demeurent braqués sur Justin Trudeau et ses ministres.

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Annamie Paul, leader du Parti vert

Bilingue à souhait, maîtrisant fort bien ses dossiers, Mme Paul a les atouts pour susciter la curiosité, voire la sympathie des électeurs à la recherche d’une option de rechange aux partis traditionnels. Libéraux et néo-démocrates auraient tort de sous-estimer son attrait auprès des jeunes, entre autres.

Pour l’heure, les libéraux se retrouvent dans une position enviable dans les sondages alors que tous les partis politiques se mobilisent en prévision de la prochaine campagne électorale.

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Justin Trudeau, premier ministre du Canada et chef du Parti libéral du Canada

Depuis quelques semaines, leurs appuis frôlent les 38 % à l’échelle du pays – des appuis qui, historiquement, sont suffisants pour décrocher une majorité des 338 sièges à la Chambre des communes.

Dans quatre provinces où ont eu lieu des élections depuis le début de la pandémie (Nouveau-Brunswick, Colombie-Britannique, Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador), les électeurs ont décidé de récompenser le parti au pouvoir. Deux gouvernements minoritaires – celui de Blaine Higgs au Nouveau-Brunswick et celui de John Horgan en Colombie-Britannique – ont réussi à obtenir un mandat majoritaire.

Il serait toutefois hasardeux de présumer que la même logique s’appliquera à l’échelle nationale. Après 13 mois de confinement, le ras-le-bol de la population est palpable. Les effets de la pandémie sont loin d’être terminés. Les mesures de restriction seront en vigueur pendant encore plusieurs semaines. La campagne de vaccination, qui s’est lentement mise en branle, continue d’enregistrer des hauts et des bas.

Résultat : l’humeur de l’électorat risque d’être hautement imprévisible, malgré les coups de sonde des dernières semaines. Il est loin d’être acquis que la gratitude des électeurs sera toujours de mise quand Justin Trudeau décidera qu’il plonge le pays en campagne électorale, vraisemblablement en août, pour un scrutin en septembre.