Le ministère du Patrimoine canadien a accordé en mars dernier une subvention de 455 000 $ au journal The Epoch Times, publication qui, selon la majorité des experts, fait la promotion des théories du complot depuis quelques années et qui est devenue une tribune pour les mouvements de l’extrême droite.

Publié le 10 mars 2021
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Le journal, qui publie une édition dans 36 pays et dans 22 langues, a obtenu un coup de pouce financier d’Ottawa grâce au Fonds du Canada pour les périodiques le 1er avril 2020, révèle le site du gouvernement fédéral. La subvention, qui a été accordée dans le cadre d’un volet spécial pour soutenir des médias frappés par la crise provoquée par la pandémie, prend fin le 31 mars.

Le propriétaire du journal, The Epoch Times Media, a également obtenu un deuxième coup de pouce financier d’Ottawa grâce à la Subvention salariale d’urgence du Canada, selon le site de l’Agence du revenu du Canada (ARC). Mais il a été impossible de savoir l’ampleur de cette aide financière, le montant n’étant pas dévoilé par l’ARC.

Aux États-Unis, The Epoch Times a ouvertement appuyé l’ancien président des États-Unis Donald Trump durant ses années au pouvoir, recevant même les louanges d’un ancien proche collaborateur de M. Trump, Stephen K. Bannon, qui se disait impressionné par l’influence grandissante du journal auprès des tenants de la droite.

Fondé en 2000 aux États-Unis par des Sino-Américains affiliés au mouvement spirituel Falun Gong (ou Falun Dafa), le journal se montre très critique du Parti communiste chinois depuis sa fondation. Entre autres choses, il l’accuse de persécuter les membres du mouvement spirituel en Chine.

En octobre dernier, The New York Times a publié un long reportage au sujet de la direction de ce journal, soulignant qu’il a été l’un des promoteurs du Spygate, théorie du complot sans fondement voulant que des responsables de l’administration Obama aient illégalement espionné la campagne de M. Trump en 2016.

The Epoch Times a aussi relayé d’autres théories du complot de QAnon sur la fraude électorale et le mouvement Black Lives Matter. Et durant la pandémie, le journal a mis l’accent sur la théorie infondée selon laquelle le coronavirus a été conçu dans un laboratoire militaire chinois, à l’instigation du Parti communiste de la Chine.

La réputation de ce journal s’est pas mal ternie durant les derniers mois, la dernière année. Son virage complotiste était évident en 2020. Si on regarde ce journal aujourd’hui, c’est une subvention qui n’a aucun bon sens.

Jean-Hughes Roy, professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

Pour lui, il ne fait aucun doute que cette publication est un véhicule de désinformation.

La Presse a tenté d’obtenir les commentaires de Cindy Gu, éditrice et la présidente des éditions canadiennes du Epoch Times, mais elle n’a pas donné suite à notre appel.

Pas au gouvernement de déterminer ce que lisent les Canadiens

Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, a indiqué qu’il « est indéniable que les publications passées du Epoch Times ont véhiculé des préjugés et reproduit des stéréotypes à l’encontre des communautés asiatiques, particulièrement sur l’internet. Je le dénonce fermement. La pandémie a exacerbé l’effet du racisme et de la haine en ligne sur les communautés racisées. Nous travaillons en ce moment même à un projet de loi qui ciblera justement les propos haineux sur les plateformes en ligne ».

Toutefois, il a tenu à souligner qu’il ne lui revient pas, en tant que ministre, « de déterminer à la place des Canadiennes et des Canadiens les contenus de nouvelles et les opinions à lire ou à éviter. En tant que gouvernement, notre rôle est d’agir en amont pour prévenir, sensibiliser et éduquer à la désinformation ».

Il a également souligné que la liberté de la presse « est essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie et doit être protégée, peu importe les circonstances ».

Le député conservateur Alain Rayes s’est dit outré qu’on accorde de l’aide à ce journal alors que des journaux communautaires ferment leurs portes.

Comment le ministre du Patrimoine peut justifier donner 455 000 $ à un journal aussi controversé ? Je ne remets pas en question l’existence du journal, mais le fait que le gouvernement fédéral lui donne de l’argent alors que nos médias communautaires sont en train de crever, c’est totalement inacceptable.

Alain Rayes, député conservateur

Le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique, Alexandre Boulerice, a pour sa part invité le ministre Guilbeault à corriger le tir.

« Pendant que nos médias d’information se meurent — HuffPost Canada et Québec viennent tout juste de fermer leurs portes —, les libéraux préfèrent soutenir des organisations sympathiques aux mouvances d’extrême droite qui propagent des faussetés et qui concourent à nourrir le scepticisme ambiant à l’égard de nos médias d’information », a-t-il réagi.

« C’est aberrant et ça constitue une preuve flagrante de mauvaise gestion. Ces sommes devraient aider à maintenir en vie nos salles de presse, qui sont essentielles à la bonne marche de notre démocratie. »

Récemment, The Epoch Times a fait les manchettes au pays après que de nombreux citoyens eurent exprimé leur stupéfaction ou leur colère de recevoir gratuitement un exemplaire du journal dans leur boîte aux lettres.

Craignant la réaction des gens, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes est allé jusqu’à demander à la ministre des Services publics, Anita Anand, responsable de Postes Canada, de ne plus faire distribuer ce journal par les facteurs et factrices.