(Québec) Des ponts reconstruits à l’encontre des recommandations, des murs antibruit qui donnent sur des champs, des ingénieurs contraints d’autoriser des projets en sachant qu’ils contreviennent aux règles environnementales.

Patrice Bergeron
La Presse Canadienne

Ce sont quelques-unes des « commandes politiques » auxquelles sont soumis régulièrement les ingénieurs à l’emploi de l’État québécois.

La semaine dernière, le président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), Marc-André Martin, avait déploré que ses membres subissent encore des pressions politiques, même plusieurs années après la commission Charbonneau, qui devait pourtant mettre fin aux irrégularités.

Une source proche du dossier a accepté de donner des exemples de « commandes politiques », sous le couvert de l’anonymat, pour se protéger contre des représailles.

Un pont superflu

Cette source évoque entre autres un vieux pont en très mauvais état et fermé depuis plusieurs années dans une municipalité.

Un autre pont à proximité accueille la circulation et une étude démontre qu’il n’est pas nécessaire de rebâtir le vieux. Vient le temps de le démolir, mais un élu fait pression et le ministère des Transports (MTQ) reconstruira finalement le vieil ouvrage en plus d’assumer tous les coûts d’entretien.

Ou encore, un ingénieur doit approuver de construire aux frais de l’État un petit ponceau qui mène à une pourvoirie propriété d’un riche homme d’affaires, le seul usager de cette route isolée.

Autre histoire de vieux pont : construire à neuf ou rénover ? Un ingénieur recommande de reconstruire à neuf parce que c’est moins cher. Mais ce faisant, les délais sont plus longs, le BAPE peut intervenir, etc. On va finalement rénover le vieux pont même s’il n’est plus conforme aux normes sismiques, mais ça permet de « couper un ruban plus rapidement ».

Mur antibruit dans un champ

Autre exemple, une municipalité fait pression pour que le MTQ construise un mur antibruit le long d’un tronçon routier.

La route traverse des champs sans habitations, mais des promoteurs lorgnent le secteur pour bâtir un quartier. Le mur est construit, « grâce à des contacts ». Or le MTQ est censé construire des ouvrages en fonction des besoins réels, pas des besoins projetés, a rappelé la source.

Certificats d’autorisation

Au ministère de l’Environnement, des ingénieurs doivent analyser des demandes d’entreprises pour agrandir des sites d’enfouissement ou des dépôts de terre contaminée.

Un ingénieur remarque que le projet déposé n’a pas de sens et que le promoteur contournera les règles pour enfouir les matières sur un autre terrain à proximité. Son supérieur le rappelle à l’ordre en lui disant qu’il « n’a pas d’affaire à regarder à côté ». On limite même le nombre de questions qu’il peut poser au promoteur.

Réseaux d’aqueduc

Il y a quelques années, le fédéral avait versé 600 millions au Québec en vertu d’une entente sur les infrastructures, afin de rénover les réseaux d’aqueduc existants. C’est premier arrivé, premier servi.

Des Villes s’empressent de déposer des projets pour prolonger leur réseau, alors que les sommes ne doivent pas être affectées à cette fin, mais les ingénieurs se font dire d’« analyser aucun projet », de « ne pas s’en mêler » et « ça vient d’en haut », donc de dire oui à tout.

« Année après année »

Appelé à commenter ces informations troublantes, le président de l’APIGQ, Marc-André Martin, a fait savoir que ce genre de commandes arrivent « année après année ».

Elles bafouent les recommandations des ingénieurs, qui sont constamment « dévalorisés », a-t-il déploré, en entrevue avec La Presse Canadienne.

« On parle encore de corruption et de collusion, a-t-il poursuivi. Monsieur et Madame-tout le-monde va payer pour un ouvrage dont on n’a pas besoin, mais parce qu’on subit des pressions politiques, on le reconstruit. Ce sont des choses fréquentes, qui arrivent chaque année. »

La culture de la « machine »

Les pressions viennent surtout de la machine, de la « culture organisationnelle », a laissé entendre notre source. Ce sont de hauts-gestionnaires qui sont en place depuis 20 ans au MTQ, qui étaient chargés de « dilapider l’expertise » des équipes d’ingénieurs sous le gouvernement Charest et à qui on demande maintenant de la rebâtir.

« Le noyau de la machine reste le même », a pour sa part reconnu M. Martin.

L’APIGQ appelle à rebâtir l’expertise des ingénieurs en ramenant la gestion des chantiers à l’interne, plutôt qu’en confiant tout en sous-traitance, qui règne comme jamais, a déploré M. Martin.

Des ingénieurs intimidés

Actuellement, un ingénieur doit souvent faire face à tous ses supérieurs dans des réunions et justifier ses décisions et ses refus. Quand il s’agit d’un ingénieur moins expérimenté, c’est carrément intimidant, a expliqué le président de l’APIGQ.

« On le met devant une trentaine de hauts fonctionnaires » qui pour la plupart sont des fonctionnaires sans expertise dans le domaine des infrastructures publiques, a poursuivi M. Martin.

« Quand il y a une commande qui vient de tout le monde en face, quand on lui dit d’intégrer telle ou telle chose, il n’a pas intérêt à dire non. »

M. Martin estime que le ministre des Transports, François Bonnardel, et la présidente du Conseil du Trésor, Sonia LeBel, sont « les bonnes personnes au bon endroit », mais il les appelle à embaucher rapidement des ingénieurs et à protéger leur indépendance.

« Le problème se pose depuis 20 ans, on ne blâme pas nécessairement la CAQ, mais à un moment donné, il va falloir que les gens réagissent. »