(Ottawa) Le Canada a inscrit le groupe d’extrême droite Proud Boys à sa liste d’entités terroristes, devenant le premier pays au monde à mettre à l’index l’organisation impliquée dans l’assaut du Capitole — un geste qui n’est pas passé inaperçu à Washington.

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le gouvernement Trudeau assure que la décision n’est pas politique, et qu’elle ne découle pas exclusivement de ce qui s’est joué le 6 janvier dernier, alors que des miliciens, dont certains membres des Proud Boys, ont envahi le siège du Congrès américain. Mais disons qu’ils ont laissé derrière eux quantité de photos et de vidéos qui ont facilité la tâche des agences de renseignement.

« Ce n’est pas l’élection [américaine] qui a pu jouer un rôle dans notre détermination. Mais c’est sûr que les évènements qu’on a observés le 6 janvier à Washington nous ont permis d’accumuler encore davantage d’informations, davantage de renseignements », a plaidé en conférence de presse le député Joël Lightbound, secrétaire parlementaire du ministre de la Sécurité publique, mercredi.

Le groupe d’extrême droite se trouvait dans leur ligne de mire « depuis plusieurs mois, voire plusieurs années », a tenu à spécifier Joël Lightbound. Un peu plus tôt, des fonctionnaires gouvernementaux avaient signalé que l’organisation ne posait pas de menace imminente d’attaque sur le sol canadien, et que son ajout à la liste noire ne signifiait pas forcément que des coups de filet étaient imminents.

Le Canada devient ainsi le premier pays au monde à classer dans une liste d’entités terroristes ce groupe « néofasciste » dont les membres « épousent des idéologies misogynes, islamophobes, antisémites, anti-immigrants et/ou suprémacistes blanches » et « assistent aux manifestations de Black Lives Matter (BLM) en tant que contre-manifestants », selon la description du gouvernement fédéral.

L’annonce a d’ailleurs été reprise dans des médias internationaux comme Le Monde, en France, ou encore le Washington Post et le New York Times, aux États-Unis.

Dans la capitale fédérale américaine, elle a valu une question à Jen Psaki, porte-parole de la Maison-Blanche ; on lui a demandé si l’administration Biden comptait emboîter le pas au gouvernement Trudeau.

« Évidemment, un examen de notre équipe de sécurité nationale est en cours. […] Lorsqu’il sera conclu, nous en aurons certainement davantage à dire », a-t-elle répondu en parlant d’« extrémisme violent intérieur ». Peu de temps après, le FBI annonçait qu’un membre autoproclamé des Proud Boys des États-Unis avait été arrêté et accusé au criminel en lien avec les évènements du 6 janvier dernier.

PHOTO EVAN VUCCI, ASSOCIATED PRESS

La porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki.

Le nombre d’adeptes de l’organisation fondée en 2016 par le Canadien Gavin McInnes, qui a des antennes au Canada et aux États-Unis, n’est pas « exactement connu », mais il y aurait en Amérique du Nord de « plusieurs centaines à plusieurs milliers de membres », avec présence dans « chacune des grandes villes au Canada », a spécifié un fonctionnaire du ministère de la Sécurité publique.

Pas une décision politique, assure Ottawa

Les Proud Boys figurent parmi les quatre groupes extrémistes violents qui se sont taillé une place sur la liste des entités terroristes reconnues par Ottawa, avec The Base et la Division Atomwaffen (groupes néonazis) et le Mouvement impérial russe (groupe nationaliste). Avant 2019, aucun groupe de la mouvance d’extrême droite ne figurait sur la liste du gouvernement.

Dans la foulée de l’assaut du Capitole, le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, avait enjoint au gouvernement Trudeau de les inscrire dans cette catégorie. Le 25 janvier dernier, il a fait adopter à l’unanimité une motion enjoignant aux libéraux de « désigner immédiatement le groupe Proud Boys comme une entité terroriste » à la Chambre des communes.

Cette prise de position des députés fédéraux avait fait sourciller certains experts en sécurité. Si certains y ont vu une ingérence du politique dans le processus indépendant d’analyse des agences de renseignement, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a assuré que la politique n’y était pour rien, et il a mis en garde contre une récupération politique de ce processus.

Je comprends le contexte politique et l’intérêt que certains pourraient avoir à exploiter cet enjeu à des fins politiques. Mais ce processus d’inscription d’un groupe comme entité terroriste ne peut être politique. Il doit être entièrement basé sur des preuves, des renseignements et la loi.

Bill Blair, ministre de la Sécurité publique

Aucun parti de l’opposition ne s’est opposé à l’annonce du gouvernement.

L’inscription des Proud Boys à la liste fédérale est justifiée, juge David Morin, codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, car ce « n’est pas forcément révélateur du niveau de dangerosité en sol canadien ou de la présence massive de groupes en sol canadien », et que si on prend la définition du terrorisme au Code criminel, « ça colle assez bien ».

À son avis, le geste d’Ottawa pourrait être de nature à inspirer Washington – surtout avec un nouveau patron à la Maison-Blanche. « Si le Canada a bougé aussi rapidement, c’est aussi parce que l’administration Biden a signifié qu’elle allait lutter contre les groupes d’extrême droite et les mouvements antigouvernementaux », a relevé le professeur titulaire à l’Université de Sherbrooke.

D’autres groupes sur la liste

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des membres du groupe armé État islamique brandissent le drapeau de l’organisation.

Le gouvernement a aussi mis à l’index trois affiliés d’Al-Qaïda (Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimine, Front de libération du Macina et Ansar Dine), cinq affiliés de Daech (État islamique en Asie de l’Est, État islamique – Bangladesh, État islamique en Libye, État islamique – Province d’Afrique occidentale et État islamique au Grand Sahara) de même que l’organisation Hizbul Mujahideen. Lorsqu’une entité est inscrite sur la liste du gouvernement, les banques et les institutions financières gèlent ses actifs, et il devient un crime de traiter sciemment les biens d’une entité inscrite. Les listes criminalisent aussi certaines activités de soutien, y compris les déplacements, la formation et le recrutement. Avec les ajouts de mercredi, la liste d’entités terroristes du Canada compte 73 organisations.