(Ottawa) Des « hurlements », des « comportements agressifs », des « humiliations publiques » : le rapport qui brosse le portrait du passage de Julie Payette à Rideau Hall est sans appel : dès son entrée en fonction, en 2017, l’ancienne gouverneure générale a instauré un « climat de travail toxique ».

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Le rapport de la firme Quintet Consulting Team, qui s’est penchée sur le climat de travail marquant les trois ans de règne de la représentante de la reine Élisabeth II au Canada, a été rendu public en début de soirée, mercredi.

C’est ce document caviardé, qui tient sur 132 pages, qui a mené à la démission de Julie Payette.

On y lit que 75 % des 92 participants à l’exercice, qui a été mené de façon confidentielle, ont décrit le milieu de travail comme étant « hostile » ou « négatif » (43 personnes), voire « toxique » ou « empoisonné » (26 personnes).

Une personne sur cinq (20 en tout) a confié « avoir été témoin de harcèlement » ou y a fait référence.

Les informations faisaient état de cris, de hurlements, de comportement agressif, de commentaires dégradants et d’humiliation publique.

Extrait du rapport de Quintet Consulting Team

Des entrevues menées au fil de l’automne auprès d’employés passés (29), présents (41) et d’individus au fait de la situation (22), on a tiré plus de 500 pages. L’intérêt de prendre part au processus a été tel que l’on a dû limiter chaque témoignage à une heure au maximum, est-il précisé dans le rapport.

L’environnement de travail, que huit personnes ont décrit comme un « régime de terreur » marqué par le manque de respect et la « condescendance », s’est traduit par un « roulement de personnel à un niveau record », voire un « exode » des employés de Rideau Hall.

Ainsi, pendant le mandat de l’ex-astronaute, 17 employés ont quitté le navire, dont 16 en l’espace d’une année, tandis que 13 ont demandé un congé de maladie, ont raconté les personnes interrogées dans le cadre de cet examen.

Il n’est pas clair, à la lecture du rapport, si la principale intéressée et son bras droit, Assunta Di Lorenzo, qui était aussi visée par les allégations, ont pris part à l’exercice. L’équipe de gestion y offre toutefois un son de cloche en exposant qu’il existait une forme de « résistance » au changement au sein de l’équipe d’employés.

Des idées comme l’embauche d’un statisticien chargé d’amasser de l’information sur l’efficacité de certaines opérations, la mise en branle du « centre de contrôle de mission » que caressait la gouverneure générale et la simplification du processus de l’Ordre du Canada n’ont ainsi pas abouti, énumère-t-on dans le document.

Une « attention immédiate » requise

La conclusion de l’examen est cependant sans appel. « Il y a un sérieux problème qui requiert l’attention immédiate du Bureau du Conseil privé [le ministère du premier ministre] », et celui-ci doit « agir rapidement et de manière décisive », est-il écrit noir sur blanc.

Le premier ministre Justin Trudeau a pris connaissance du rapport final – une version préliminaire avait été remise au Bureau du Conseil privé le 4 janvier 2020 – la semaine dernière. Celle qu’il avait nommée en grande pompe en octobre 2017 l’a informé de son intention de jeter l’éponge le 20 janvier.

Le lendemain, dans son message d’adieu, Julie Payette s’est dite « désolée » de constater que « des tensions sont apparues à Rideau Hall au cours des derniers mois », tout en écrivant un peu plus loin que « nous vivons tous les choses différemment ».

Elle a déclaré au passage que la décision de quitter son poste arrivait « à point nommé » pour des raisons personnelles. « La santé de mon père s’est sérieusement détériorée ces dernières semaines et ma famille a besoin de mon aide », a-t-elle plaidé.

Le rapport a été commandé en juillet dernier, après que le réseau CBC eut fait état des conditions de travail pénibles sous la houlette de Julie Payette. Dans son document, Quintet Consulting Team déplore qu’il n’existe aucun mécanisme permettant aux employés de porter plainte sur leurs conditions de travail.

La firme est également d’avis que l’embauche d’un consultant externe ne serait d’aucune utilité.

« Agir autrement serait perçu comme une façon de faire porter aux employés la responsabilité de restaurer un meilleur environnement de travail et mènerait inévitablement à du cynisme et à un manque de confiance quant à la volonté de s’attaquer à la véritable source de leurs inquiétudes », souligne-t-elle.

Les employés de quatre ministères (Affaires mondiales, Défense nationale, Patrimoine, Services publics et Approvisionnement Canada) et de deux organismes fédéraux (GRC et Commission de la capitale nationale) travaillent avec Rideau Hall pour soutenir les activités auxquelles participe le gouverneur général.

Pas de pension, demande l’opposition

Le premier ministre Justin Trudeau est forcément éclaboussé par cette affaire. Les partis de l’opposition lui ont reproché d’avoir manqué de jugement en ignorant le processus de nomination qui avait été instauré sous l’ex-premier ministre conservateur Stephen Harper.

Mercredi encore, lors de la période des questions en Chambre, le député conservateur Luc Berthold l’a exhorté à trouver une façon de « mettre un terme à la retraite dorée » de Julie Payette en la privant notamment de la rente à vie de 150 000 $ par année qu’elle doit toucher.