(Ottawa) L’arrivée au pouvoir du président démocrate Joe Biden, après le règne tumultueux de Donald Trump, marque le début d’une nouvelle ère dans les relations canado-américaines. Mais cela ne signifie pas que le Canada pourra baisser la garde, prévient le premier ministre Justin Trudeau.

Publié le 23 janv. 2021
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Les politiques protectionnistes qui ont souvent animé les administrations démocrates – le président Biden a promis d’asseoir son plan de relance économique sur le socle du Buy American Act – forcent le gouvernement Trudeau à demeurer aux aguets pour éviter que les entreprises canadiennes ne soient injustement pénalisées, a affirmé le premier ministre.

Dans une entrevue accordée à La Presse, vendredi, M. Trudeau s’est livré à une longue réflexion sur l’état des relations entre le Canada et les États-Unis. Il a aussi explicité les priorités de son gouvernement durant les travaux de la Chambre des communes qui reprennent lundi, lesquels pourraient constituer le dernier tour de piste parlementaire avant des élections générales.

Pour contrer toute velléité protectionniste, M. Trudeau a indiqué qu’il reprendrait plusieurs des arguments qu’il a invoqués dans son bras de fer avec l’administration Trump durant les difficiles négociations pour moderniser l’Accord de libre-échange nord-américain ou encore les tarifs américains imposés sur les exportations canadiennes d’aluminium et d’acier.

Ainsi, il fera valoir au nouveau locataire de la Maison-Blanche, entre autres choses, que les chaînes d’approvisionnement sont si intégrées entre les deux pays à maints égards que toute mesure protectionniste nuirait autant aux intérêts économiques des États-Unis qu’à ceux du Canada.

M. Trudeau a d’ailleurs souligné à grands traits cet aspect des relations économiques entre les deux pays lors de son entretien téléphonique avec le nouveau président vendredi soir. Il s’agissait du premier entretien de M. Biden avec un leader étranger.

On a certaines préoccupations au sujet du Buy American. Buy American, c’est toujours quelque chose que les démocrates vont avancer. Mais même avec un président avec qui on ne s’entendait pas très bien, M. Trump, on a pu se défendre de façon extrêmement efficace sur ce qu’il voulait imposer qui allait faire mal au Canada.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

« On a réussi à renégocier l’ALENA au bénéfice du Canada. On a pu défendre la gestion de l’offre qu’il voulait carrément démanteler. On a pu défendre les travailleurs d’aluminium et d’acier contre les tarifs américains. Même avec quelqu’un avec qui on ne s’entendait pas très bien, on a pu défendre nos intérêts. J’ai bon espoir qu’on pourra défendre les intérêts par rapport à ces mesures potentielles du Buy American », a ajouté le premier ministre.

Outils de négociation

Quatre années de règne de Donald Trump auront permis au gouvernement Trudeau de se doter de précieux outils de négociation et d’établir des alliances stratégiques avec des groupes influents aux États-Unis, a avancé M. Trudeau. Et les atomes crochus avec l’administration Biden sur des questions comme l’environnement, le rôle des institutions multilatérales et la lutte contre les inégalités sociales faciliteront aussi le dialogue entre les deux capitales.

PHOTO PATRICK DOYLE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, et Justin Trudeau, premier ministre du Canada, lors d’une rencontre à Ottawa, en décembre 2016

Malgré ces affinités, M. Trudeau a cru bon d’exhorter les premiers ministres des provinces, durant leur conférence téléphonique jeudi soir, à maintenir l’esprit d’Équipe Canada vis-à-vis des États-Unis. Ce front commun des élus, peu importe leur couleur politique, s’est installé après l’arrivée de Donald Trump. M. Trudeau a ainsi tenté de calmer la colère du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, et de celui de la Saskatchewan, Scott Moe, qui sont furieux de la décision du nouveau président de révoquer le permis de construction de l’oléoduc Keystone XL sur le territoire américain.

La première chose qu’on a faite de façon très efficace avec l’administration Trump, c’est de souligner à quel point on est interconnectés dans nos chaînes d’approvisionnement, que ce soit les produits agricoles, que ce soit pour la fourniture de biens pharmaceutiques essentiels ou que ce soit juste sur le commerce ordinaire.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

« Quand les gens pensent à Buy American aux États-Unis, ils ne pensent pas au Canada comme étant ces étrangers contre qui il faut se protéger. Donc, il leur faut rappeler que nous avons des relations privilégiées beaucoup plus profondes qu’avec n’importe quel autre pays et qu’il faut nous inclure dans leur perspective. C’est l’argument qu’on a fait et que je pense que cela va avoir une certaine poigne chez les gens de Biden », a-t-il ajouté.

Luttes communes

M. Trudeau a soutenu que les grandes priorités de la nouvelle administration concordent largement avec celles de son gouvernement : la lutte contre la pandémie et la vaccination de la population, la relance de l’économie et la gestion des frontières ainsi que la lutte contre les changements climatiques.

À certains égards, M. Trudeau a constaté que les démocrates reprennent à leur compte certaines des mesures que son gouvernement a déjà mises en œuvre depuis son arrivée au pouvoir en 2015, notamment la création d’une allocation pour les enfants pour réduire les inégalités sociales, l’électrification des transports et les investissements dans les énergies vertes.

M. Trudeau a reconnu que le nouveau président a d’immenses défis devant lui sur le plan intérieur. Outre la pandémie et la crise économique, il doit réunifier un pays où une partie importante de l’électorat croit que l’élection a été volée à Donald Trump. Les questions de politique interne risquent d’accaparer une bonne partie de son début de mandat.

M. Trudeau, qui n’a pas hésité à imputer la responsabilité de l’assaut contre le Capitole le 6 janvier à l’ancien président, croit que ses années de pouvoir vont laisser des traces pendant quelque temps.

« Les gens qui se reconnaissaient dans son message ne se sont pas transformés automatiquement avec son départ. M. Biden va avoir beaucoup de travail à faire pour essayer de rassembler les gens. Son discours [d’investiture] a été un bon début. Mais il va falloir qu’il passe à l’action et c’est certainement une chose pour laquelle je lui souhaite bonne chance », a-t-il dit.

Est-il soulagé de voir que le règne de Donald Trump a finalement pris fin mercredi ? Le premier ministre s’est montré diplomatique. « C’est sûr qu’avoir quelqu’un qui partage mes valeurs et qui partagent les mêmes valeurs que la grande majorité des Canadiens, ça va être plus facile à beaucoup de niveaux. Mais en même temps, il ne faut pas se dire que tout à coup, ça va être facile avec les États-Unis. On l’a vu sur Keystone. On va voir sur Buy American. Il va quand même y avoir des défis importants à gérer. Les conversations vont être plus faciles ou plus alignées, mais il va falloir qu’on lutte pour protéger nos intérêts à chaque étape. »

Un premier entretien « fructueux » entre Trudeau et Biden

Le premier ministre Justin Trudeau a eu un premier entretien téléphonique « fructueux » avec le président des États-Unis Joe Biden, vendredi soir. Les deux leaders ont abordé l’avenir du projet Keystone XL, le différend sur le bois d’œuvre, les efforts pour lutter contre les changements climatiques, la détention des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor en Chine et la pandémie de COVID-19, entre autres dossiers. Au terme de cet appel, M. Trudeau et M. Biden ont convenu de tenir une rencontre de travail, soit en personne ou d’une manière virtuelle, le mois prochain, a fait savoir le bureau du premier ministre.

La lutte contre la COVID-19 au cœur des priorités

À la veille de la reprise des travaux parlementaires qui s’annoncent déjà mouvementés, lundi, Justin Trudeau affirme qu’il n’a qu’une priorité en tête : accentuer la lutte contre la COVID-19.

« Les priorités, c’est la COVID, la COVID et la COVID. Il faut à tout prix qu’on passe à travers cette deuxième vague sans laisser partir une troisième vague », a affirmé le premier ministre dans une entrevue accordée à La Presse.

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Il faut à tout prix qu’on passe à travers cette deuxième vague [de COVID-19] sans laisser partir une troisième vague », a affirmé le premier ministre Justin Trudeau dans une entrevue accordée à La Presse.

De concert avec les provinces, le gouvernement fédéral entend utiliser tout l’arsenal à sa disposition pour mater la deuxième vague de la pandémie et vacciner le plus grand nombre de Canadiens possible au cours des prochains mois – deux conditions essentielles avant qu’on puisse appuyer pleinement sur le bouton de la relance économique.

L’apparition d’une troisième vague avant la fin de la vaccination d’une majorité de la population, ou l’arrivée de nouveaux variants du coronavirus qui se propagent plus rapidement, pourraient avoir pour effet de reporter toutes les mesures de relance, a fait valoir le premier ministre.

« On commence à avoir des chiffres qui vont dans la bonne direction », a indiqué M. Trudeau en faisant allusion au nombre de cas quotidiens qui tend à baisser. « Mais il va falloir qu’on tienne fort pendant les prochains mois. »

Il va falloir qu’on passe à travers l’hiver en se serrant les coudes de façon à ce qu’on arrive au printemps et à la vaccination de masse dans la meilleure situation possible.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

« Ça va être un grand défi, mais ça doit être notre priorité quasiment unique pour les prochains mois. Car c’est ça qui va permettre une relance économique forte au printemps et à l’été », a-t-il signalé.

Livraisons réduites de Pfizer

Aux Communes, M. Trudeau risque d’affronter les tirs nourris des partis de l’opposition au sujet des livraisons réduites de doses du vaccin Pfizer au cours des prochaines semaines. Le géant pharmaceutique a informé le gouvernement cette semaine que le Canada n’obtiendra finalement aucune dose du vaccin la semaine prochaine et qu’il recevra 79 000 doses seulement la semaine suivante, soit celle du 1er février. Ces 79 000, c’est une fraction de ce qui était attendu (367 000).

Pfizer réduit la production de son vaccin afin de procéder à l’agrandissement de son usine en Belgique. Ces travaux doivent permettre d’augmenter la production par la suite.

M. Trudeau s’est entretenu jeudi avec le PDG de Pfizer, le Dr Albert Bourla, au sujet de la distribution des vaccins au Canada. Ce dernier lui a assuré que le Canada recevrait quatre millions de doses d’ici la fin mars.

« Le délai avec Pfizer est préoccupant. […] C’est pénible de passer à travers ces incertitudes. Mais on ne doute pas qu’une fois ce délai passé, on va commencer à augmenter de façon importante les vaccinations et qu’on va avoir tout le monde vacciné d’ici septembre et même peut-être avant, si on continue à avancer avec les autres fabricants de vaccins », a soutenu le premier ministre.

Trois millions de Canadiens vaccinés d’ici la fin mars

Selon lui, trois millions de Canadiens seront vaccinés d’ici la fin mars – les plus vulnérables et les travailleurs de la santé. Au troisième trimestre, la campagne de vaccination va s’accélérer grâce à la livraison d’un grand nombre de doses des vaccins Pfizer-BioNTech et de Moderna.

Cette campagne prendra encore plus d’ampleur si les vaccins produits par AstraZeneca et Johnson & Johnson sont homologués par Santé Canada.

À ce sujet, M. Trudeau n’a pas voulu se prononcer sur l’échéancier de leur homologation. « C’est entre les mains des scientifiques et des experts de Santé Canada. Ils ne prennent aucun raccourci. Ils font le travail nécessaire pour s’assurer que ce soit efficace et sécuritaire pour les Canadiens. Mais on a bon espoir qu’il va pouvoir y avoir des approbations dans les semaines à venir, mais je ne peux pas me prononcer davantage. »

Alors que tous les partis politiques se préparent à des élections fédérales, la reprise des travaux parlementaires donnera lieu à des étincelles. La gestion de la pandémie, l’état des finances publiques, la démission dans la disgrâce de Julie Payette de son poste de gouverneur général sont autant de dossiers qui alimenteront les débats.

« On voit de l’intolérance au Canada aussi », dit Trudeau

Avant même de reprendre le chemin des Communes, M. Trudeau lance une invitation aux autres formations politiques. Le discours politique ne doit pas être un véhicule pour souffler sur les braises de l’intolérance et de la division – une arme dangereuse qu’a utilisée sans retenue l’ancien président Donald Trump aux États-Unis.

« Les politiciens au Canada, il faut qu’ils fassent attention. Que ce soit les conservateurs qui ont sévi enfin contre le député Derek Sloan ou bien les propos inacceptables du chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet au sujet du ministre des Transports [Omar Alghabra], il va falloir qu’on fasse très attention. Car ce n’est pas juste à moi de le faire. Mais nous devons nous attendre à mieux de la part de nos politiciens. Il faut rester vigilant. »

Pour l’heure, M. Trudeau ne craint pas que le terrorisme domestique fomenté par l’ancien président et qui a donné lieu à l’assaut du Capitole à Washington ne prenne racine au pays.

« On voit de l’intolérance au Canada aussi. On voit des gens qui refusent aussi d’accepter nos institutions. […] On continue de veiller attentivement sur le terrorisme intérieur. Les organismes de sécurité et les services de renseignements travaillent très fort là-dessus. Mais en même temps, je pense qu’il n’y a pas au Canada l’élément incitatif qu’a été M. Trump. »

À la question de savoir s’il y aura des élections fédérales en 2021, M. Trudeau a répondu : « J’espère que non ! »

« C’est possible, mais nous, notre priorité, c’est de soutenir les Canadiens pour passer à travers la pandémie, et j’espère que les autres parlementaires vont nous laisser faire les choses nécessaires pour aider les Canadiens et rebâtir l’économie. »

Mais si les partis de l’opposition décident « qu’ils ne veulent plus faire fonctionner le Parlement, malheureusement, on va être obligé d’envisager des élections ».