(Ottawa) Soutenant que les Canadiens et les gouvernements sont à bout de patience, le premier ministre Justin Trudeau a lancé un appel clair à la levée des barricades.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

« On est arrivés à la limite de ce qu’on pouvait faire unilatéralement au fédéral; maintenant, c’est au leadership autochtone d’arriver avec des solutions pour continuer sur cette voie de la réconciliation », a-t-il constaté en conférence de presse à Ottawa, vendredi après-midi.

« La situation telle qu’elle est présentement est inacceptable et insoutenable. Les Canadiens ont été patients. Notre gouvernement a été patient. Cela fait deux semaines que ça dure. Les barricades doivent être levées », a tranché Justin Trudeau.

C’est désormais aux leaders autochtones qu’incombe la responsabilité de mettre fin au blocus, a insisté le premier ministre. « La balle est dans leur camp. Nous serons là pour discuter. Mais les barricades doivent être enlevées », a-t-il insisté.

Entouré de plusieurs de ses ministres, il a catégoriquement écarté l’idée d’une intervention des Forces armées canadiennes, parce qu’« on n’utilise pas l’armée contre des civils canadiens », a-t-il dit d’un ton sans appel.

Le premier ministre s’en remet ainsi aux forces policières des provinces qui ont juridiction là où des barricades ont été érigées, dont la Sûreté du Québec et la Police provinciale de l’Ontario, pour déterminer comment elles vont exécuter les injonctions.

Peu après le discours de Justin Trudeau, le premier ministre québécois François Legault a réitéré sur Twitter l'importance de la coordination entre les gouvernements fédéral et provinciaux.

La crainte des dérapages

Invité à dire s’il craignait des dérapages, il a répondu que « ce serait quelque chose qui serait regrettable et regrettée par tout le monde, autochtone et non-autochtone », y allant d’un vote de confiance à l’endroit des policiers.

« Je demeure confiant dans le professionnalisme et la capacité de nos agents de sécurité d’agir de la bonne façon. Mais je demeure aussi confiant que le leadership autochtone qui n’est pas monolithique veut continuer de faire partie de la solution », a souligné Justin Trudeau.

Il a souligné que la crainte d’une nouvelle crise d’Oka représentait « une inquiétude que nous avons eue depuis le début », et que « c’est pour cela que nous n’avons pas donné suite aux appels d’un certain nombre de politiciens qui réclamaient des actions plus musclées ».

Le premier ministre, qui a par ailleurs établi une distinction entre les revendications autochtones et celles d’« autres manifestants », n’a pas voulu fixer d’échéancier pour le démantèlement des barricades qu’il a réclamé.

Dans l’intervalle, le gouvernement travaille avec les entreprises de transport pour éviter de « pénaliser de façon trop forte » les Canadiens qui sont en train de souffrir de pénuries, et même de pertes d’emplois, a signalé Justin Trudeau.

« On parle pas juste d’impact pour la sécurité des Canadiens et de leur communauté. On parle aussi d’impact sur le projet même de réconciliation. Ce qui commence à être en jeu, c’est l’appui des Canadiens non autochtones pour cette réconciliation », a-t-il dit sur un ton grave.

La réplique des Premières Nations

Peu après la sortie du premier ministre, les chefs héréditaires Wet’suwet’en de la Colombie-Britannique s’adressaient aux depuis le territoire mohawk de Tyendinaga, près de Belleville, en Ontario, où ils étaient de passage, jeudi et vendredi.

Essentiellement, ils ont réitéré les conditions déjà énoncées, notamment que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) de la Colombie-Britannique quitte leur territoire ancestral et la suspension des travaux du gazoduc Coastal GasLink.

Le gouvernement fédéral s’était réjoui, jeudi, de la proposition de la GRC de retirer ses agents d’une partie du territoire wet’suwet’en. Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, avait affirmé qu’en échange, les barrages pouvaient dès lors être levées.

L’un des chefs qui sont restés dans l’Ouest, Na’Moks, a soutenu jeudi en entrevue avec La Presse que sur le terrain, rien n’avait changé en ce qui a trait à la présence policière. « Aucun agent n’a reçu d’ordre de quitter », a-t-il déclaré au téléphone.

L’autre revendication – celle de la suspension des travaux du gazoduc – risque cependant de ne pas trouver écho. Le promoteur du projet a indiqué jeudi à La Presse son intention d’aller de l’avant avec la construction de la canalisation qui sillonne les terres ancestrales Wet’suwet’en.

La réplique de l’opposition

Le chef conservateur Andrew Scheer a qualifié de « platitudes » les propos du premier ministre, qu’il a de nouveau accusé d’avoir encouragé les protestataires en n’empruntant la méthode dure dès l’érection des premières barricades.

« Le premier ministre n’a toujours rien de concret à dire. Il a tenté de demander aux manifestants de partir d’eux-mêmes, et maintenant il leur demande de quitter en levant le ton. Mais les Canadiens doivent comprendre que ce n’est pas sérieux », a-t-il lancé en conférence de presse.

« Justin Trudeau a créé ce problème. Il a mis les manifestants au même niveau que les efforts de réconciliation, mardi, et aujourd’hui il a finalement réalisé que ce sont deux choses différentes. Ce n’est pas du leadership. Ce n’est qu’une fausse prétention de vouloir agir », a dit M. Scheer.

À l’autre bout du spectre, le leader néo-démocrate Jagmeet Singh s’est insurgé des commentaires « dangereux et irresponsables » qui ont été formulés par le premier ministre, qu’il a accusé d’avoir puisé dans la rhétorique conservatrice.

« D’abord, il a dit que la responsabilité incombait aux provinces, maintenant, il dit que la responsabilité revient aux Autochtones et à la police. Faire écho à Andrew Scheer au lieu de rencontrer les chefs héréditaires est un échec de leadership », a-t-il écrit sur Twitter.

De son côté, la députée bloquiste Christine Normandin a critiqué le discours du premier ministre, estimant que le durcissement de son ton arrive trop peu, trop tard et soutenu qu’il pousse dans la cour des provinces le fardeau de régler la crise.