(QUÉBEC) Dans l’écosystème politique, Pierre Fitzgibbon est une drôle de « bibitte », comme il s’est déjà qualifié lui-même. L’ex-homme d’affaires dit ce qu’il pense, quitte à heurter l’opposition, des journalistes, Pierre Karl Péladeau… et parfois sa famille politique. Portrait du ministre de l’Économie.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Pierre Fitzgibbon prend les commandes du ministère de l’Économie et de l’Innovation au moment où, en France, Guillaume Faury est nommé président d’Airbus. Presque aussitôt, fin octobre 2018, les deux hommes se rencontrent à Montréal pour la première fois. Pas la dernière…

Une « relation de confiance » naît entre les deux hommes qui, des mois plus tard, vont négocier l’avenir du programme de l’A220, connu précédemment, chez Bombardier, sous le nom de C Series.

Cette relation avec « Guillaume », comme le désigne familièrement Pierre Fitzgibbon à quelques reprises au cours d’une entrevue avec La Presse, a été « la clé de la transaction ». Une transaction qui a permis à Québec de sauver les meubles, selon les observateurs, même si la valeur de son investissement a fondu de 600 millions.

« Quand les gens qui négocient ont un respect mutuel, on peut faire abstraction des sautes d’humeur qui peuvent arriver, parce que ce n’est jamais parfait », relate le ministre. On comprend que les discussions ont été corsées… Québec refusait d’investir un sou de plus, tandis qu’il y avait « un peu de tension » du côté d’Airbus. « Ça a été difficile quand il a réalisé que son partenaire [Bombardier] ne pouvait plus faire de chèques et devait partir », raconte le ministre.

Une rencontre déterminante à Paris, il y a trois semaines, entre Guillaume Faury, Alain Bellemare, de Bombardier, et Pierre Fitzgibbon a permis d’accélérer la conclusion d’une entente « de façon exponentielle ». Résultat : « un gros deal », se félicite le ministre. Et aussi un événement qui le pousse à un aveu : la politique est en train de devenir une « drogue dure » pour lui. Ce n’est pas la politique sous toutes ses facettes qui crée cette dépendance, cependant…

« J’aime mieux me promener et voir des compagnies que de m’asseoir au Salon rouge ou au Salon bleu ! », lance-t-il. Il s’empresse de nuancer. « Je ne veux pas que vous sortiez ça comme… Je respecte l’institution… », balbutie l’homme de 65 ans qui, il y a une semaine, avait choqué l’opposition en disant qu’une commission parlementaire, « ça ne donne rien ».

C’est Pierre Fitzgibbon tout craché : il dit ce qu’il pense, sans filtre. Un franc-parler qui tranche avec les discours prémâchés par des spécialistes des relations publiques… Un franc-tireur, diront les détracteurs de ce passionné de chasse au canard et à l’outarde.

« Je lui reconnais une grande qualité : il est très franc, très candide même, dans sa façon de répondre aux questions. Mais ça peut lui causer des problèmes aussi », estime un adversaire, le député de Québec solidaire Vincent Marissal, ancien journaliste. « On voit que le red tape [la bureaucratie], le Parlement, ça l’emmerde. »

Une source gouvernementale le reconnaît : « Il nous donne parfois des maux de tête ! » Le plan de communication prend souvent le bord. On se souvient par exemple de la fois où il a vanté devant les caméras les mérites de l’investissement du gouvernement Couillard dans l’A220… une décision d’affaires que condamnait François Legault depuis des années ! C’est « Guillaume » qui a dû apprécier, par contre.

On n’avait pas prévu non plus sa sortie sur une apparence de conflit d’intérêts d’une dirigeante de Québecor, Sylvie Lalande, qui présidait le conseil d’administration du principal bras investisseur de Desjardins au moment du refus initial de financer les coopératives des quotidiens de Groupe Capitales Médias (GCM). Elle le traîne maintenant devant les tribunaux pour diffamation.

Les passes d’armes se multiplient sur les réseaux sociaux entre le ministre et Pierre Karl Péladeau – qui avait tenté sans succès de mettre la main sur les quotidiens de GCM lors de démarches privées auprès du gouvernement.

« Je respecte M. Péladeau pour son amour du Québec et son dévouement à faire en sorte que le Québec grandisse. Maintenant, depuis que je suis en poste, sur plusieurs dossiers – on parle d’Air Transat, de Groupe Capitales Médias ou de sa sortie contre Bell –, je ne suis pas d’accord avec lui. » M. Péladeau a décliné notre demande d’entrevue.

« Peut-être que le reproche qu’on peut me faire, c’est que je dis ce que je pense et qu’en politique, on ne doit pas toujours dire ce qu’on pense ou, à tout le moins, avoir une certaine gêne », affirme M. Fitzgibbon.

« À l’attaque »

Au début du mandat, les stratèges caquistes percevaient « Fitz », comme on l’appelle depuis le secondaire, comme une « tête dure », une personnalité forte qui veut gérer les affaires à sa manière et qui ne voit pas l’utilité du personnel politique. On dit aujourd’hui qu’il est « en adaptation de la vie politique ». Il « en impose beaucoup », et pas seulement par son physique d’ancien joueur de football. « C’est le genre de gars fonceur, à l’attaque, que tu es content d’avoir dans ton équipe », résume-t-on.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Il ne s’est pas gêné pour faire pression afin que Simon Jolin-Barrette mette de côté la réforme en immigration concernant le Programme de l’expérience québécoise, décriée par le milieu patronal. « C’est sûr que quand je vois que quelque chose va peut-être nuire aux entreprises, et qu’elles me font des représentations, je vais voir le ministre et je dis : “Écoute, on devrait faire attention” », se limite-t-il à dire au sujet de cet épisode, soulignant que son attitude demeure « respectueuse » de ses collègues.

« C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup parce qu’on est capable d’avoir avec lui exactement ce qu’il pense. Il est transparent », affirme Christian Dubé, président du Conseil du trésor. Les deux hommes se sont connus il y a plus de 30 ans, à leurs débuts chez PricewaterhouseCoopers. « C’est lui qui a amené mon plongeon en politique », souligne M. Dubé. En 2012, Pierre Fitzgibbon, qui gravitait autour de la Coalition avenir Québec depuis les débuts, l’a convaincu de se porter candidat après avoir lui-même décliné une invitation. Il a cédé au chant des sirènes à son tour en 2018. Il tenait toutefois à se présenter à Montréal alors que les deux seules circonscriptions prenables de la métropole, Pointe-aux-Trembles et Bourget, étaient déjà comblées. La CAQ l’a finalement convaincu de se présenter dans Terrebonne, terreau beaucoup plus fertile.

Décision surprenante

Le saut en politique de cet indépendant de fortune en a surpris beaucoup parmi ceux qui l’avaient connu dans le monde des affaires.

« Je ne sais pas ce qu’il fait là ! Je lui ai dit : “Tu es fou ! Tu n’as pas besoin de ça !” », s’exclame Jean-Sébastien David, chef des opérations chez Arianne Phosphate, dont M. Fitzgibbon a présidé le conseil d’administration. La minière du Saguenay l’avait choisi pour ses qualités de « chef d’orchestre » qui réussit à rassembler tout le monde pour atteindre les objectifs. En politique, « des fois, la boucane doit lui sortir par les oreilles, parce que c’est quand même un sanguin ! », lance M. David.

Constat semblable du côté d’Éric Dupont, fondateur de l’entreprise de fabrication de suppléments nutritionnels Atrium Innovations, société que Fitzgibbon a présidée et qui appartient aujourd’hui à Nestlé. 

Pierre est transparent et direct. Il fait des erreurs comme tout le monde. Ce que j’aime particulièrement de lui, c’est qu’il les reconnaît et s’excuse lorsque nécessaire, et repart au combat dans l’intérêt de l’entreprise ou du gouvernement.

Éric Dupont

Pierre Fitzgibbon a été apprécié dans les nombreux conseils d’administration où il a siégé. Pour une jeune entreprise, il a été un coach. Pour celle d’un secteur en crise, il a eu le courage de faire de grands changements et de pousser l’équipe de direction à avoir une stratégie plus claire, témoigne-t-on.

Dans ce milieu, on s’attendait toutefois à ce que Pierre Fitzgibbon trouve que les choses n’avancent pas assez vite dans la sphère publique. « Connaissant son approche sans filtre, directe et authentique, je me suis dit : “Comment va-t-il faire pour aimer la politique ?” Parce que ce n’est pas un environnement facile pour quelqu’un comme lui », estime le président de Lumenpulse, Francois-Xavier Souvay, qui a côtoyé le ministre de 2013 à 2017.

Des caquistes témoignent d’ailleurs que leur collègue piaffait d’impatience pour mener sa réforme d’Investissement Québec, excédé par la procédure parlementaire. Un empressement bien peu controversé à côté de sa décision de nommer un ami de longue date, Guy LeBlanc, à la présidence de l’organisme. « La bibitte Fitzgibbon, ça vient avec un bagage. […] Je connais beaucoup de monde », avait-il répliqué aux journalistes lors d’un long point de presse.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Chez ses adversaires, on estime que « le gars est sorti du milieu des affaires, mais le milieu des affaires n’est pas sorti du gars ».

C’est un reproche que l’on a fait souvent à François Legault, en particulier à ses débuts. D’ailleurs, le premier ministre et Pierre Fitzgibbon n’ont pas seulement en commun d’être d’anciens hommes d’affaires. Ce sont deux comptables qui ont étudié ensemble à HEC Montréal. Promotion 1978. Leur relation remonte à loin. Ils partagent la même vision axée sur les résultats et la performance, les mêmes vues sur le développement économique du Québec, dit-on. Ils croient tous les deux que les Québécois doivent se réconcilier avec le risque en affaires – comme en témoigne leur réponse à la controverse soulevée par l’investissement de 30 millions dans le projet de ballons dirigeables de Flying Whales, une annonce faite entre les murs du parlement, entorse à la tradition.

Mais les deux hommes ne sont pas d’accord sur tout : Pierre Fitzgibbon, qui a siégé au conseil d’administration de la Caisse de dépôt, militait pour qu’André Bourbonnais succède à Michael Sabia à la tête de l’organisation. François Legault a plutôt choisi Charles Emond.

« Fitz » a dit ce qu’il pensait. Mais en affaires comme en politique, c’est le patron qui décide.

Pierre Fitzgibbon en bref

> Né à Montréal en 1954 d’un père propriétaire de trois merceries et d’une mère infirmière

PHOTO FOURNIE PAR PIERRE FITZGIBBON 

Pierre Fitzgibbon alors qu’il étudiait au Collège Notre-Dame

> Baccalauréat en administration des affaires de l’École des hautes études commerciales de Montréal (1978)

> Membre de l’Ordre des comptables agréés du Québec

> Certificat de la Harvard Business School (1990)

> Vice-président aux finances et chef de la direction financière de la Corporation des Tapis Peerless de 1988 à 1992

> Chef des finances et président de la division emballage chez Domtar de 1992 à 1997

> Président de Telesystem International Wireless (TIW) Asie de 1997 à 1999

> Président de New World Mobility de 1999 à 2002

> Vice-président et chef de la direction financière de la Banque Nationale de 2002 à 2007

> Président et chef de la direction d’Atrium Innovations de 2007 à 2014

> Membre de conseils d’administration : Transcontinental (2009-2017), WSP (2016-2018), Héroux-Devtek (2018), Lumenpulse (2013-2017), Caisse de dépôt et placement du Québec (2009-2012), Arianne Phosphate (2014-2016), fonds d’investissement Partenaires Walter Capital (2015-2018)