À la tête d’un gouvernement minoritaire depuis les élections d’octobre, le premier ministre Justin Trudeau croisait les doigts pour que l’année qui commence soit marquée par une certaine accalmie sur le front des affaires étrangères pour mieux s’attaquer aux dossiers qui relèvent de la politique intérieure.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

La ratification de la nouvelle mouture de l’Accord de libre-échange nord-américain par la Chambre des représentants à Washington, en décembre, lui donnait espoir qu’il pourrait bientôt clore l’un des chapitres les plus difficiles des relations commerciales entre le Canada et les États-Unis, gracieuseté du président américain Donald Trump. Les négociations visant à conclure un ALENA 2.0 ont monopolisé, faut-il le rappeler, la seconde moitié de son premier mandat.

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Le premier ministre Justin Trudeau et le Cabinet sont réunis pendant trois jours à Winnipeg pour discuter des priorités du gouvernement.

Au pays, les élections fédérales ont mis en relief de vives tensions régionales. Les libéraux ont été rayés de la carte électorale en Alberta et en Saskatchewan, alors que le Bloc québécois a pu revenir en force en récoltant 32 sièges au Québec. Après avoir analysé le verdict des Canadiens, le premier ministre comptait faire du dossier de l’unité nationale sa priorité absolue durant les premiers mois de son deuxième mandat. Il a formé un cabinet en tenant compte de la nouvelle dynamique politique au pays, confiant notamment les Affaires intergouvernementales et le poste de vice-première ministre à Chrystia Freeland, sa ministre de confiance qui a piloté avec brio les négociations commerciales avec les Américains et les Mexicains.

Des réponses à trouver

Mais l’horrible tragédie survenue le 8 janvier à Téhéran, où un avion d’Ukraine International Airlines a été abattu par un missile des forces armées iraniennes, provoquant la mort des 176 passagers qui se trouvaient à bord, dont 57 Canadiens, a de nouveau propulsé les affaires étrangères en tête de liste des dossiers prioritaires. Après avoir rencontré les familles des victimes pour tenter de les consoler, s’être entretenu avec plusieurs leaders étrangers pour maintenir la pression sur le régime iranien, Justin Trudeau s’est engagé à obtenir toutes les réponses aux nombreuses questions que se posent les Canadiens et la communauté internationale sur les circonstances entourant cette catastrophe. Et plusieurs de ses ministres sont mis à contribution, notamment le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne et le ministre des Transports Marc Garneau.

Alors qu’il convoite un siège non permanent au Conseil de sécurité, le Canada songe à porter cette affaire devant les Nations unies afin d’accentuer la pression sur l’Iran pour que toute la lumière soit faite.

M. Champagne est rentré au pays dimanche après avoir présidé à Londres une rencontre du Groupe international de coordination et d’intervention pour les familles des victimes du vol PS752 (Canada, Suède, Ukraine, Royaume-Uni et Afghanistan), jeudi. Vendredi, il a eu un face-à-face avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, à Oman. Le chef de la diplomatie canadienne était à Winnipeg dimanche pour une rencontre de trois jours du Cabinet afin d’informer ses collègues et le premier ministre des derniers développements de l’enquête qui pourrait durer plusieurs mois, voire des années.

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François-Philippe Champagne, ministre des Affaires étrangères

« Il est vrai que la tragédie en Iran a propulsé un dossier des affaires étrangères à l’avant-scène. Mais cela ne nous empêchera pas de s’attaquer aux grandes priorités domestiques qui demeurent les nôtres comme la lutte contre les changements climatiques, la croissance économique pour la classe moyenne, la réconciliation avec les Premières Nations, la sécurité dans nos communautés et l’unité du pays. Il arrive qu’un dossier s’impose plus qu’un autre dans la vie d’un gouvernement. C’est normal », a fait valoir un proche collaborateur de Justin Trudeau.

La retraite du Cabinet vise à faire le point sur ces priorités et à détailler le plan de match parlementaire qui permettra de s’y attaquer à la reprise des travaux des Communes, le 27 janvier. Ces priorités intérieures, plusieurs ministres les ont soulignées à gros trait dimanche en défilant devant les journalistes.

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Bill Morneau, ministre des Finances

Ratifier l’ALENA 2.0

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a confirmé dimanche qu’une de ces priorités sera de ratifier l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Le Sénat américain ayant approuvé par une forte majorité ce nouvel accord, le Canada est maintenant le seul des « Trois Amigos » à ne pas l’avoir encore ratifié. Le Mexique a donné son aval l’an dernier. Au bureau de la vice-première ministre Chrystia Freeland, qui demeure responsable du dossier des relations canado-américaines, on soutient que le projet de loi permettant de ratifier l’ACEUM est déjà rédigé. Il devrait être déposé durant la première semaine de travaux parlementaires.

Présenter un budget

Alors qu’il a entrepris des consultations budgétaires la semaine dernière, le ministre Bill Morneau doit déposer un premier budget dans un contexte de gouvernement libéral minoritaire. Les libéraux de Justin Trudeau devront obtenir l’appui d’un des trois partis de l’opposition pour adopter le budget, qui fait l’objet d’un vote de confiance et met donc en jeu la survie du gouvernement à la Chambre des communes. Mais le Parti conservateur pourrait lui faciliter la vie. Les conservateurs sont engagés dans une course à la direction. Le prochain chef du parti sera connu le 27 juin. Les députés conservateurs n’auront pas intérêt à provoquer des élections anticipées. En campagne électorale, les libéraux ont affirmé avoir l’intention de maintenir les investissements dans les infrastructures pour soutenir la croissance économique tout en réduisant le fardeau des contribuables de la classe moyenne. Mais ils ont écarté tout plan de retour à l’équilibre budgétaire à moyen terme.

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David Lametti, ministre de la Justice

Modifier l’aide médicale à mourir

Le gouvernement Trudeau a lancé la semaine dernière des consultations en ligne afin de prendre le pouls de la population avant de modifier la loi sur l’aide médicale à mourir. La Cour supérieure du Québec a statué en septembre dernier qu’il était inconstitutionnel de limiter l’accès à l’aide médicale à mourir aux personnes en fin de vie. Le tribunal a donné au gouvernement fédéral jusqu’au 11 mars pour se conformer à sa décision. Le ministre de la Justice, David Lametti, a indiqué dimanche que le gouvernement mettra tout en œuvre pour respecter cet échéancier serré. Il a précisé qu’un projet de loi sera déposé en février aux Communes et qu’il pourrait demander un délai supplémentaire au tribunal. Jusqu’ici, plus de 150 000 personnes ont répondu au questionnaire en ligne en une semaine. Les consultations prennent fin le 27 janvier.

Maintenir l’unité du pays

Depuis les dernières élections, Justin Trudeau et la vice-première ministre Chrystia Freeland ont multiplié les rencontres avec les premiers ministres provinciaux. L’objectif est de maintenir des relations de travail entre Ottawa et les provinces malgré les divergences sur les questions comme la taxe sur le carbone ou encore la création d’un régime national d’assurance médicaments. Mardi, M. Trudeau doit rencontrer son homologue du Manitoba, Brian Pallister. Il est aussi prévu qu’il convoque une conférence des premiers ministres au cours des prochaines semaines afin de discuter des moyens à prendre pour renforcer le libre-échange interprovincial, entre autres.

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Jonathan Wilkinson, ministre de l’Environnement

Établir de nouvelles cibles en environnement

Le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, a indiqué dimanche qu’il présenterait un plan détaillé au cours des prochains mois qui devrait permettre au Canada de surpasser les cibles de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES) de 2030, comme les libéraux s’y sont engagés durant la dernière campagne électorale. Les troupes de Justin Trudeau ont aussi promis d’arriver à une cible de zéro émission nette de GES en 2050. Toutefois, de nombreux experts estiment que le Canada est en voie de rater les cibles établies en vertu de l’accord de Paris sur les changements climatiques, soit de réduire de 30 % les émissions de GES par rapport aux niveaux de 2005 d’ici 2030. En mêlée de presse, dimanche, M. Wilkinson a reconnu qu’il restait beaucoup de travail à faire pour y arriver et qu’il dévoilerait son plan avant la COP26, en décembre.

Nommer un nouvel ambassadeur à Washington

Depuis la démission de David MacNaughton, en août, le Canada n’a plus d’ambassadeur à Washington, même s’il s’agit du poste le plus important de la diplomatie canadienne. Des rumeurs ont circulé selon lesquelles le premier ministre Justin Trudeau serait tenté d’y nommer l’ancienne ministre conservatrice Rona Ambrose. D’autres rumeurs voulaient que le premier ministre envoie l’actuelle ambassadrice du Canada à Paris, Isabelle Hudon, dans la capitale américaine. Rencontrée dimanche à Winnipeg, où elle a participé à une session du Cabinet consacrée aux affaires étrangères, Mme Hudon a indiqué qu’elle ne prévoyait pas changer de capitale.