La joute partisane a vite repris ses droits à Ottawa après un printemps marqué par la collaboration – si bien qu’après 15 petits jours de travaux parlementaires, Yves-François Blanchet a déclaré que le gouvernement Trudeau n’avait pas sa confiance. Il a fait cet aveu en réponse à une question de Pablo Rodriguez, qui a pris la balle au bond et accusé le Bloc de vouloir plonger le Canada dans des élections en pleine pandémie. Retour sur un automne houleux et prévisions hivernales en cinq temps avec les deux énergiques députés, dont les formations sont au coude à coude dans les sondages au Québec*.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

La gestion de crise

Pablo Rodriguez

Le lieutenant politique du premier ministre au Québec n’a pas la prétention de dire que la gestion fédérale de la pandémie de COVID-19 mérite une note parfaite. « C’est sûr qu’on a des choses à se reprocher. Est-ce qu’on aurait pu mieux gérer certaines choses ? Oui. La PCU, qu’il fallait faire très vite, aurait-on pu la tweaker un peu plus ? Oui, non… je ne sais pas ! », lâche-t-il. La Prestation canadienne d’urgence (PCU) a été une pomme de discorde entre Ottawa et Québec, qui y voyait une mesure susceptible de décourager le retour au travail. Le déploiement de soldats dans les CHSLD a aussi été source de tensions. « Ce n’était naturel ni pour le fédéral ni pour l’armée. On a travaillé beaucoup là-dessus », se remémore le député d’Honoré-Mercier.

Yves-François Blanchet

Le chef du Bloc québécois n’a pas eu beaucoup de temps de glace pendant la première vague, alors que tous les projecteurs étaient braqués sur le premier ministre et que le Parlement était soit fermé, soit convoqué sporadiquement. Si, au début de la pandémie, le gouvernement a fait preuve d’un « esprit de collaboration », les choses se sont gâtées, estime Yves-François Blanchet. « Ce qui a complètement contaminé le traitement de la pandémie, c’est la présence du dossier WE Charity », estime-t-il. Cet automne, dans le camp bloquiste, on a dénoncé à moult reprises le refus d’Ottawa de hausser les transferts en santé, en plus d’accuser pendant des semaines les libéraux de ne pas avoir de plan de vaccination.

La joute politique

Pablo Rodriguez

Aux yeux du leader du gouvernement en Chambre, un changement s’est opéré après la prorogation d’août dernier : « C’est devenu plus partisan, et pour ça, je suis obligé de montrer du doigt les conservateurs. » Reste qu’à la mi-octobre, lui-même avait fait monter les enchères en décrétant qu’une motion visant la création d’un comité sur l’affaire WE Charity (UNIS en français) ferait l’objet d’un vote de confiance. « Les conservateurs voulaient carrément prendre le contrôle de l’agenda du gouvernement et l’obliger à consacrer ses journées et à se justifier et à produire des documents en pleine pandémie. C’était un des gestes les plus partisans que j’ai vus depuis que je suis en politique, et j’en ai vu en taboire », insiste Pablo Rodriguez. Le chef du Bloc, lui, a déclaré en Chambre, le 20 octobre, que le gouvernement ne jouissait pas de sa confiance. « Ça veut dire quoi, ça ? Quand je me revire de bord et que j’essaie de négocier quelque chose avec eux autres, c’est pas mal plus difficile », laisse tomber le député Rodriguez.

Yves-François Blanchet

« Le retour de la coalition Bloc-Parti libéral. » Dans un passé pas si lointain, au lendemain du scrutin d’octobre 2019, les conservateurs raillaient la formation indépendantiste en l’accusant d’avoir un ton trop conciliant. Le ton a changé du tout au tout à l’automne, le chef Blanchet adoptant une rhétorique plus belliqueuse. À qui la faute ? « À peu près au moment de la prorogation, peut-être un peu avant, les libéraux sont devenus beaucoup plus hostiles », soutient M. Blanchet. Et pendant que « les gens avaient carrément peur pour leur santé » alors que la COVID-19 frappait le pays de plein fouet, « trois ou quatre apparatchiks autour de Justin Trudeau font de grandes supputations pour savoir comment faire du millage politique avec ça… moi, franchement, ça m’écœure un peu », lance-t-il. À ceux qui, au gouvernement, l’accusent de faire de la politique partisane, il répond qu’« il y a une grosse différence », car « ils ont des comptes à rendre au Parlement », une institution envers laquelle « ils n’ont pas de respect ».

La santé

Pablo Rodriguez

L’hécatombe dans les centres de soins de longue durée a inspiré au gouvernement le projet d’établir des normes nationales. « Je pense qu’il y a une incompréhension sur ce dont on parle. Il est hors de question qu’Ottawa vienne dire : “Écoutez, vous allez avoir tel ratio médecin-patients, vous allez avoir tant d’infirmières par étage.” Non ! Québec et l’ensemble des provinces ont leur propre expertise, et jamais on ne va essayer de se mettre le nez là-dedans », lance le député. L’idée a été couchée sur papier dans l’énoncé économique de l’automne, puis rattachée avec des ficelles à un versement de 1 milliard de dollars, et plus récemment par Justin Trudeau comme une condition à une hausse des transferts en santé – ce qui a été contesté haut et fort par le gouvernement Legault à Québec.

Yves-François Blanchet

Oui à des transferts, non à des normes nationales. « Le critère, ce sera toujours : est-ce que c’est bon pour le Québec ? Se faire marcher sur le corps, se faire mépriser, se faire refuser le financement, ce n’est pas bon pour le Québec », dit l’élu de Belœil–Chambly. Le premier ministre a selon lui préféré passer les derniers mois à narguer les provinces en agitant « volontairement des centaines de milliards de dollars » qu’elles n’ont pas, alors même qu’elles crient famine. À quelques jours de la rencontre de Justin Trudeau avec ses homologues des provinces et des territoires, le Bloc a fait adopter une motion exhortant entre autres les libéraux à augmenter les transferts en santé d’ici la fin de 2020. Le lendemain de la réunion, le premier ministre du Canada confirmait que l’enjeu serait discuté une fois la pandémie passée. « Justin Trudeau a niaisé les premiers ministres en faisant semblant d’être ouvert à une augmentation », a pesté Yves-François Blanchet.

La langue

Pablo Rodriguez

Imposer la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale situées au Québec ? « On va regarder ce que Québec va soumettre dans les prochains mois, mais aussi regarder ce qu’on a dans notre coffre à outils. […] On l’appuie, la loi 101. Depuis que je suis capable de dire un mot en français [sa langue maternelle est l’espagnol], je l’appuie, la loi 101. Et mes collègues appuient la loi 101. Il faut qu’on fasse de quoi », insiste-t-il. En ce qui a trait à son application dans les entreprises à charte fédérale, « ça toucherait 3 ou 4 % des travailleurs », ce qui « ne règle pas le problème pantoute, ou peut-être juste en partie ». Au Parlement, en matière linguistique, on note une avancée en cette 43e législature. « Toutes les réunions des leaders parlementaires se passent en français. C’est du jamais-vu. J’aime ben ça », lance-t-il en parlant de ses rencontres avec Gérard Deltell (Parti conservateur), Alain Therrien (Bloc québécois) et Peter Julian (Nouveau Parti démocratique).

Yves-François Blanchet

Le dirigeant du Bloc ne mâche pas ses mots pour dénoncer l’intention du gouvernement Trudeau de passer par la Loi sur les langues officielles pour encadrer la langue dans les entreprises à charte fédérale au lieu de céder des pouvoirs au Québec. « Justin Trudeau est l’héritier le plus emblématique de la Charte des droits, de l’utilisation de la Cour suprême pour démembrer la loi 101, du mépris pour les nationalismes […], et il va se transformer soudainement en champion de la langue française ? On ne cautionnera pas la loi linguistique du Québec, on va plutôt demander à notre grande légiste Mélanie Joly [d’agir]. C’est comme si on me demandait de diriger l’association pétrolière de l’Alberta ! On pourrait avoir des doutes sur ma sincérité dans l’exercice », s’enflamme-t-il.

Les élections : oui, non, peut-être ?

Pablo Rodriguez

« 100 %. » C’est ce que lance Pablo Rodriguez lorsqu’on l’interroge sur les chances que les Canadiens soient appelés aux urnes en 2021. Satisfait de l’effet provoqué, il éclate de rire. « Non, je niaise ! » Puis, il réitère que le gouvernement ne souhaite pas d’élections. « On n’en veut pas, parce qu’on est en train de gérer une pandémie. On vient de recevoir les premiers vaccins, insiste-t-il. On va gérer les vaccins, on va gérer la crise de santé, on va gérer la crise économique. Si les autres partis veulent nous emmener en élections, fine. On ira, mais nous, notre objectif, c’est de se sortir de la crise. » Martelant que la prorogation n’avait rien à voir avec une tentative d’étouffer l’affaire WE Charity, il plaide que « si on avait voulu aller en élections, on serait allés », soit en demandant la dissolution du Parlement, soit en cessant de travailler avec l’opposition. « Et j’ai passé mon année à négocier », assure-t-il.

Yves-François Blanchet

Des élections ? N’importe quand, tranche le chef du Bloc. « Moi, c’est demain matin. Je n’ai aucun problème à partir en élections à tout moment. Je comprends, par contre, que dans une deuxième vague qui est assez épouvantable, on ne fait pas exprès pour aller en élections », affirme-t-il. Tout est en place sur le plan des finances – les coffres sont bien remplis : on a amassé plus de 1,4 million de financement public en 2020, une « année extraordinaire » – tout comme en matière d’organisation et de recrutement des candidats. « On est d’emblée capables de faire une campagne avec des bases financières beaucoup plus importantes que la dernière. » Le parti commencera une première vague « assez intensive d’investitures dès le mois de février, là où ce n’est pas contesté parce que ce sont des députés sortants », indique M. Blanchet. Il précise que « les stratégies électorales ont commencé à être construites très, très vite après la dernière élection ».

* Pablo Rodriguez et Yves-François Blanchet ont été interviewés séparément (et virtuellement) par La Presse à la mi-décembre.