Gérer le Québec quand on traverse une crise sociale ou politique ? Dans l’histoire récente, tous les premiers ministres ont trouvé sur leur route des écueils importants. Sans avoir eu à gérer des crises de l’ampleur de celle que traverse le Québec depuis mars 2020, Bernard Landry et Jacques Parizeau ont tous deux essuyé de fortes turbulences. La suite de notre série.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

(QUÉBEC ) Deux crises mondiales sont survenues durant le passage au pouvoir de Bernard Landry. Il est toutefois resté sur la touche ; leur épicentre était à New York et à Bagdad. En 2003, il déclenche les élections au moment où Washington déclare la guerre à l’Irak. Veut-il tabler sur le réflexe des électeurs qui cherchent la stabilité en temps de tourmente ? Le chef adéquiste Mario Dumont l’en accusera.

Le 11 septembre 2001, lors de l’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center et le Pentagone, Landry est aux commandes depuis six mois. Prenant connaissance de l’ampleur du drame, il ordonne tout de suite à son premier fonctionnaire, Jean St-Gelais, de « faire tout ce qui doit être fait, dans les pouvoirs du gouvernement du Québec, pour réagir, porter assistance… » Moins d’une heure plus tard, une première conférence téléphonique réunit une douzaine de hauts fonctionnaires. Le champ d’intervention de Québec est très limité, toutefois, la partie se joue à Washington. Dans l’immédiat, il s’agit d’assurer la sécurité des 140 Québécois qui se trouvent à New York pour un évènement culturel.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Jacques Parizeau et Bernard Landry en 2007

Dans toutes les situations, « M. Landry donnait les grandes lignes de ce qu’il voulait faire, et disait : “Revenez-moi avec vos propositions.” Il s’appuyait toujours sur moi pour diriger une rencontre avec beaucoup de personnes », se souvient St-Gelais.

Quand une proposition faisait son affaire, il s’en emparait et allait la défendre publiquement. C’était un porteur de ballon hors pair.

Jean St-Gelais, secrétaire général sous Bernard Landry

Déjà, aux Finances, Landry était connu pour les commandes qu’il passait constamment à ses mandarins, surtout au jeune St-Gelais, alors sous-ministre adjoint. « Réglez-moi ça. » « Ça », c’était la Cité du multimédia, les centres d’appels, le départ de la Bourse de Montréal, l’implantation, bien éphémère, de NASDAQ à Montréal.

Proche des décideurs péquistes depuis le début des années 1980 et homme de confiance de Jacques Parizeau, Jean Royer estime « qu’aucun politicien n’était mieux préparé que M. Parizeau à occuper le poste de premier ministre ». Parizeau, « c’était un studieux, il lisait les mémoires jusqu’à la dernière ligne et pouvait prédire que le problème allait surgir au Conseil du trésor, à Hydro-Québec, à tel ministère. Sa connaissance de la machine était inégalée ». Souvent, il connaissait davantage un dossier que le ministre responsable. Les dossiers n’arrivaient pas au Conseil des ministres tant que toutes les ficelles n’avaient pas été attachées. « Quand ça arrivait en haut, les difficultés avaient été aplanies. »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jacques Parizeau et Bernard Landry en septembre 1994

« Bernard Landry était un politicien d’une intelligence rare, mais il ne lisait que la première page d’une note qui en comptait cinq. Il était nonchalant quand arrivait le moment d’absorber un dossier », observe Jean Royer. Dans le cas de M. Parizeau comme dans le cas de Lucien Bouchard, « c’était eux, et personne d’autre, qui prenaient la décision ; pour Bernard Landry, la décision paraissait rarement arrêtée, définitive ».

Quand les conseillers sont bien avisés, tout baigne. Encore faut-il que le patron fasse part de ses intentions. Après une année plutôt tranquille au gouvernement, Landry aborde 2002 avec assurance. Pour donner un nouvel élan, il procède à un audacieux remaniement ministériel ; 36 députés obtiennent un portefeuille, un plafond historique – le caucus des députés sans grade est moins nombreux.

Les rencontres se suivent à Verchères sans que personne ne le mette en garde. L’opération sera critiquée, ridiculisée, il manquera de limousines.

Le chef de cabinet de Bernard Landry, Claude H. Roy, est aux commandes. « Avec le recul, peut-être que M. Landry comptait davantage sur moi que je ne l’avais perçu. Pour moi, la formation du Conseil des ministres relevait du politique, de son cabinet », explique aujourd’hui M. St-Gelais.

Connaissance de longue date de Bernard Landry, Claude H. Roy, aujourd’hui décédé, n’avait pas la connaissance fine de l’administration publique d’une Nicole Stafford ou d’un Roberto Iglesias, les alter ego de Pauline Marois et de Philippe Couillard. Il n’avait pas davantage la prudence d’un Martin Koskinen, le bras droit de François Legault. Avec le remaniement raté, Landry, inspiré par Roy, décrétera que Jacques Brassard et Guy Chevrette ne sont plus ministres ; ils démissionneront avec fracas.

Même chose un peu plus tard avec Paul Bégin, le ministre de la Justice – le cabinet Landry avait négocié un règlement avec les procureurs de la Couronne dans le dos de Paul Bégin, temporairement absent pour des raisons de santé. Bernard Landry avait été « surpris et déçu » de la tournure des évènements. « Je lui rapportais la réaction des gens, il avait trouvé ça très difficile, il comprenait qu’il avait fait une erreur », observe un autre conseiller du cabinet Landry.

Après, la grogne sera palpable au sein du gouvernement ; Pauline Marois fait savoir qu’elle n’adresse plus la parole à Claude H. Roy, le chef de cabinet du premier ministre. Une situation intenable. Alors ministre des Finances, elle intervient aussi publiquement pour faire éjecter Raymond Bréard de la direction du PQ. Bréard, fidèle supporter de Bernard Landry, avait d’abord été éclaboussé dans une affaire de lobbyisme. Fondateur d’Oxygène 9, il avait d’abord dû quitter son poste de chef de cabinet de Landry. Proche du lobbyiste André Desroches, aussi lié à Oxygène 9, Gilles Baril démissionne comme ministre de l’Industrie, un départ qui fait mal à son mentor politique, Bernard Landry. Pour se sortir du bourbier du lobbyisme, Landry, encore, confie un mandat ; cette fois à la Justice pour obtenir une loi encadrant cette activité.

D’une loyauté indéfectible, Bernard Landry a souvent des problèmes à gérer ses vieilles amitiés.

Il y avait toujours une sorte de cour autour de lui, des gens qui avaient un accès surprenant au premier ministre.

Jean Royer, chef de cabinet de Jacques Parizeau

Souvent, Landry s’engage auprès d’une connaissance sans tenir compte de l’avis de ses conseillers. Il accepte par exemple de collaborer au tournage du documentaire À hauteur d’homme, auprès de Monique Simard, productrice et péquiste de longue date, sans même en avoir discuté avec son conseiller en communications, Jacques Wilkins, se rappelle le principal intéressé. Landry n’aime pas dire non, repousse souvent à plus tard une décision difficile.

Parizeau, machine à décisions

Parizeau, au contraire, « était une machine à prendre des décisions. Amenez-lui un problème qui traîne depuis des années, s’il devait prendre une décision en 20 minutes, il le faisait », illustre Royer. Il est déchiré quand il doit demander à Marie Malavoy de quitter après deux mois seulement le ministère de la Culture pour avoir voté aux élections et aux référendums jusqu’en 1993 alors qu’elle n’était pas citoyenne. Il rétrograde aussi à contrecœur Rita Dionne-Marsolais pour une nomination inconsidérée à Radio-Québec. L’altercation de Bernard Landry avec une employée de l’Intercontinental, le soir du référendum, lui vaut la perte de son ministère de l’Immigration. À chaque occasion, même douloureuse, la décision de Parizeau tombe en quelques minutes. On leur demande leur lettre de démission.

Et quand sa garde rapprochée lui explique, durant la campagne référendaire, qu’il doit se mettre en retrait pour laisser l’avant-scène à Lucien Bouchard, Parizeau, là encore, tranche sur-le-champ. Devant l’absence d’alternative, il consent à céder sa place et lance : « Dites à M. Bouchard que je lui téléphonerai demain matin à 10 h pour lui demander formellement ! », se souvient Jean Royer.