Vingt-cinq ans après le dernier référendum, certains clichés sont tenaces.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Durant la dernière course à la direction du Parti québécois (PQ), les candidats promettaient de renouveler le discours sur l’indépendance. Comme si la population comprenait encore mal les enjeux et que le pouvoir inédit de persuasion de ces candidats suffirait à renverser la tendance.

L’évolution des sondages raconte autre chose. Chaque fois que le Oui a dépassé les 50 %, c’était en réaction à une crise du fédéralisme, comme lors de l’échec de l’accord du lac Meech.

Les circonstances pèsent plus lourd que les individus et le fédéral ne veut plus prendre de risque. Alors il ne propose rien ou presque, en sachant qu’il n’en paiera pas le prix.

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Rassemblement du camp du Oui, le 30 octobre 1995

Certes, les négociations entre le Québec et Ottawa ne se sont jamais faites entre égaux, mais auparavant, le fédéral avait au moins un peu peur. Plus maintenant.

Il fallait voir l’arrogance de Justin Trudeau, en juin 2017, qui rejetait la nouvelle politique d’affirmation du Québec avant même de l’avoir lue. « On ne parle pas de Constitution », sermonnait-il, comme s’il s’agissait de niaiseries.

Cela pouvait s’anticiper en 1995, quand Jean Chrétien ne daignait pas faire de promesse sur la société distincte, malgré la demande de Daniel Johnson. En 1980, Pierre Elliott Trudeau trouvait encore au moins opportun de mentir…

Dire que le fruit constitutionnel « n’est pas mûr » serait un euphémisme. Il est embarré à double tour dans le congélateur.

Ce n’est pas de pédagogie que les souverainistes ont besoin, c’est d’un rapport de forces pour faire arriver l’histoire. Or, le contraire se passe.

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Les Québécois ne sont pas devenus d’ardents fédéralistes. Ils s’identifient encore d’abord au Québec, mais cette identité s’est dépolitisée.

François Legault raille le « pays imaginaire » rêvé par le PQ. Mais on peut l’interpréter autrement : ce « pays imaginaire » existe, en ce sens que beaucoup disent vivre au Québec sans s’intéresser au reste du pays, et en oubliant qu’ils n’habitent qu’une province.

Je sais, cette psychologie collective à cinq cennes ne s’appuie pas sur des données probantes… Reste que plusieurs essayistes ont identifié à leur façon cette ambivalence identitaire. Deux exemples récents : Un désir d’achèvement d’Alexandre Poulin (2020) et Un coin dans la mémoire d’Yvan Lamonde (2017). On y réalise que M. Legault ravive un vieux courant.

Ils font un parallèle avec Étienne Parent. Après la défaite des Patriotes, ce réformateur prônait un nationalisme plus culturel que politique, se contentant de défendre l’identité des siens à l’intérieur du régime britannique.

N’empêche qu’il y a une énorme différence avec le Québec d’aujourd’hui. Deux référendums ont été perdus en seulement 15 ans. Ces défaites ont meurtri les indépendantistes. Certains s’opposent à un référendum de crainte de perdre encore, tandis que d’autres se sont lassés du débat. Quelque chose s’est brisé.

Cela explique pourquoi M. Legault veut raviver la « fierté ». Mais cela éclaire aussi la tendance à un nationalisme défensif.

Au lieu de réclamer les pleins pouvoirs pour que tous décident ensemble, on cherche à savoir comment protéger l’identité québécoise sous le statut de province. On parle alors moins de la nation que de la « majorité » ou du « nous ». C’est légitime mais délicat, car il faut définir cette identité et ce qui la menace, avec les tensions que cela suppose.

Certes, les débats sur l’immigration et la laïcité sont normaux et inévitables. Mais est-ce nécessaire de les mener avec une telle charge existentielle ?

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À la fondation de la CAQ, en 2011, François Legault promettait de mettre de côté la question du statut du Québec pour « au moins une dizaine d’années ». C’est dans l’intérêt des deux camps, expliquait-il, afin de rebâtir le « rapport de forces ».

Cela ne s’est pas amélioré. À chaque année qui passe, le poids du Québec dans le Canada diminue. Et au sein du Québec, les indépendantistes vieillissent, tandis que la proportion des francophones recule lentement. L’influence du Québec à Ottawa dépend désormais surtout de sa capacité à faire front commun avec les autres provinces.

Si des négociations constitutionnelles reprennent, cela risque plutôt d’être pour réparer les horribles injustices subies par les Premières Nations, ou encore pour réformer la péréquation – quoique les Prairies pourraient déchanter dans l’avenir à cause du déclin des industries fossiles.

Tout cela reste terriblement hypothétique… Attendre le retour des conditions gagnantes revient à attendre un miracle, jugent plusieurs ex-souverainistes qui ont basculé dans le camp réformateur caquiste.

Pour les concurrencer, les libéraux de Dominique Anglade ajustent leur discours. Reconnaissant que le Québec a « quelque chose d’inachevé », la cheffe veut appliquer la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale et rapatrier les pouvoirs en culture. Mais elle sait que c’est un des rares secteurs où le Québec reçoit plus que sa part. Ce sera compliqué.

Pendant ce temps, le fédéral aussi veut élargir ses pouvoirs. Certes, Stephen Harper a offert des concessions (siège dans la délégation canadienne à l’UNESCO et reconnaissance de la nation québécoise). Mais son successeur Justin Trudeau multiplie les petites ingérences, et les néo-démocrates l’exhortent à s’aventurer encore plus loin.

De toute évidence, le fédéral ne craint plus les souverainistes.

Une fêlure profonde a marqué le Québec en 1995. Un sentiment d’impuissance et d’insécurité culturelle dont on continue de mesurer les conséquences.