Hadrien Parizeau n’avait que 5 ans en 1995. Antoine Dionne Charest en avait 7. Le premier est le petit-fils de l’ancien premier ministre Jacques Parizeau. Le second est le fils de l’ancien premier ministre Jean Charest, qui était à l’époque chef du Parti progressiste-conservateur. Vingt-cinq ans après le référendum, La Presse les réunit pour une discussion animée. Les deux hommes se remémorent leurs souvenirs d’enfance dans les coulisses de l’histoire, mais ils se positionnent surtout sur la place de la question nationale pour leur génération. Et pour l’avenir. Un dossier d’Hugo Pilon-Larose

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

(Québec) Jeunes témoins des coulisses de l’Histoire

Hadrien Parizeau et Antoine Dionne Charest ont peu de souvenirs de 1995. Comme tous ceux de leur génération, ils étaient trop jeunes pour voter. Ils n’ont pas saisi le rôle important que leur famille jouait dans le référendum à l’époque. Aujourd’hui, politicien ou philosophe, ils rejettent l’idée que la question nationale n’est plus d’actualité.

Quand votre grand-père et votre père étaient au front pendant le référendum, vous n’étiez que des enfants. Quels sont vos souvenirs de cette époque historique si importante dans l’histoire contemporaine du Québec ?

Antoine Dionne Charest (A.D.C.) : J’avais 7 ans lors du référendum et j’habitais à Gatineau, mais à l’époque, on disait Hull. Dans ma chambre, j’avais construit un comité du Non. Je pense que j’avais même des t-shirts. J’avais compris qu’il y avait un enjeu quant à la séparation du Québec, mais je ne comprenais pas trop, en fait. Je savais que j’étais du côté du Non. Je pense même que j’avais organisé un référendum à la maison et que j’avais fait voter mes sœurs. Le soir du référendum, j’étais chez mon oncle et ma tante et je savais que quelque chose d’important se passait. Le lendemain, ma mère a appelé et je me rappelle lui avoir demandé : « Est-ce qu’on a dit non ? » J’ai dit « on ». Je pense que j’étais trop jeune pour faire la distinction entre ma famille et les Québécois.

Hadrien Parizeau (H.P.) : Moi, c’est un peu particulier, parce que j’avais 5 ans. Ma mère est une grande souverainiste et j’ai plus vécu l’époque référendaire avec elle qu’avec mon grand-père. Je n’étais pas avec lui le soir du référendum, parce que mon grand-père ne voulait pas mettre sa famille de l’avant. Ce n’était pas une élection générale, il avait une certaine retenue. Un souvenir très clair que j’ai : dans la cour de récréation, j’avais convaincu des amis très proches d’être souverainistes, même s’ils n’avaient aucune idée de ce que c’était. Après la défaite, les jeunes à l’école me disaient : « Tu vois, tu as perdu. »

Par la suite, dans les années qui ont suivi, j’ai eu plusieurs discussions avec mon grand-père. Après sa démission, en 1996, on s’est énormément rapprochés. Pour ma fête de 8 ans, je me souviens qu’il m’a amené au hockey, avec les bodyguards et l’ensemble de l’œuvre. On est rentrés par le sous-sol du Centre Molson [aujourd’hui le Centre Bell]. La partie de hockey m’intéressait, mais je voulais déjà parler avec mon grand-père de politique. Plus tard, en grandissant, mon grand-père me conseillait des livres, me guidait pour que je m’implique dans la société.

Même si vous étiez jeunes à l’époque, quelle place occupe le référendum de 1995 dans les personnes politiques que vous êtes aujourd’hui ?

A.D.C : Pour nous, 1995 est un évènement marquant. On se définit en quelque sorte à travers ça, qu’on soit fédéraliste ou souverainiste. Pour les générations précédentes, il y a eu d’autres évènements. D’abord, il y a eu le référendum de 1980. Il y a eu l’échec de l’accord du lac Meech, puis le référendum de 1992. Avant cela, il y avait aussi eu le rapatriement de la Constitution de 1982.

H.P. : Il y a eu pour les autres générations la crise d’Octobre aussi. Mais pour nous, même si on n’a pas voté, le dernier évènement contemporain qui est le plus proche de notre génération, ça reste le référendum de 1995. Ce n’est peut-être pas la réalité pour l’ensemble de nos amis, des autres jeunes de 30 ans, mais il reste que nous qui sommes impliqués en politique, on continue de se demander la question comment faire avancer le débat.

A.D.C. : Quelque chose qui a changé depuis 1995, je pense, c’est qu’on est moins polarisés. Je pense qu’il y a des choses qui font consensus au Québec. L’attachement à la langue française. L’attachement à nos institutions démocratiques, d’abord et avant tout l’Assemblée nationale. Puis notre histoire commune. Je pense que si on parle de ce que ça veut dire d’appartenir à une nation comme le Québec, et d’être nationaliste, on parle de ça. On n’est pas polarisés sur ces questions-là, du moins beaucoup moins que le Québec l’était en 1995.

H.P. : Je suis d’accord que ça fait consensus, mais je ne pense pas que ça ne faisait pas consensus en 1995. En 1995, c’était un autre moment de l’histoire où la question nationale polarisait beaucoup plus. Aujourd’hui, comme cette question polarise moins, c’est sûr qu’il y a un lien fort vers un nationalisme plus large. En même temps, on ne peut pas penser que s’il y avait une repolarisation du débat, il n’y aurait pas un retour à la question nationale.

Pour la génération de votre grand-père et de votre père, la question nationale était au cœur de leur vie politique. Quelle place occupe-t-elle pour vous ?

A.D.C. : Ça veut dire quoi, la question nationale ? Pour moi, la question nationale, c’est l’avenir du Québec. Le fait que l’on soit minoritaires en Amérique du Nord fait en sorte que cette question va toujours se poser. La question nationale, ça transcende les partis politiques, les idéologies et les courants. C’est lié à un attachement que l’on a au Québec. C’est bien parce que le Québec compte pour nous et qu’on y est attachés qu’on s’implique. La question nationale, c’est la question générale de l’avenir du Québec.

H.P. : Je suis totalement d’accord avec Antoine. Je suis élu municipal. Mon implication politique est un peu moins sur la question nationale pour le moment. En même temps, cette question est beaucoup plus transversale aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque. Ce n’est plus juste une question de oui ou non. C’est aussi une question qui concerne les pipelines, l’électrification des transports, la promotion d’un Québec différent du reste du Canada. Quand je vois des gens qui manifestent contre les pipelines et qu’il n’y en aura pas de pipelines qui traversent le Québec, ils sont fiers d’avoir gagné cette victoire contre le gouvernement fédéral. Ça aussi, c’est un exemple de réaffirmation nationale. Sur la question de la souveraineté, je suis convaincu que ce n’est pas terminé. La question pourrait revenir à l’avant-plan.

A.D.C. : Mais pour l’instant, la question nationale se pose moins sur le clivage souverainiste-fédéraliste. Ça n’a pas disparu, ça serait une erreur de le penser, mais je pense que la question nationale se pose désormais plus à travers des questions comme la laïcité, la langue et l’immigration.

Hadrien Parizeau

> Âge : 30 ans

> Fonction : Élu municipal indépendant à Montréal dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville. Conseiller associé au comité exécutif de la Ville aux côtés de la mairesse Valérie Plante. Responsable des dossiers jeunesse, loisirs et sports.

> Affiliation politique : Membre du Parti québécois. Il est resté neutre lors de la dernière course à la direction.

Antoine Dionne Charest

> Âge : 32 ans

> Fonction : Doctorant en philosophie à l’Université de Montréal, s’intéresse aux questions de philosophie morale et politique.

> Affiliation politique : Membre du Parti libéral du Québec et impliqué au sein de la commission politique de ce parti.

Montréalais, Québécois ou Canadiens ?

Jeunes représentants d’une génération que l’on dit internationale, comment se définissent Antoine Dionne Charest et Hadrien Parizeau quant à leur identité civique ? Se disent-ils plutôt Montréalais, Québécois d’abord ou Canadiens avant tout ? La discussion se poursuit.

J’aimerais vous poser une question que l’on aime parfois se poser autour de la table. Quand vous voyagez ou si vous vous présentez à quelqu’un qui n’est pas d’ici, à quoi vous identifiez-vous ? À Montréal, au Québec ou au Canada ?

Antoine Dionne Charest (A.D.C.) : Avez-vous vu le documentaire Point de rupture ? Je me rappelle qu’on y présente un discours de Jean Chrétien qu’il avait prononcé à l’auditorium de Verdun pendant le référendum de 1995. Il reprend une citation et dit « le Canada, c’est mon pays, le Québec, c’est ma patrie ». Je trouve que c’est une belle formule pour les fédéralistes quand on leur demande d’expliquer leur appartenance nationale.

Hadrien Parizeau (H.P.) : Je pense que vous connaissez ma réponse, je me dis d’abord Québécois, ensuite Montréalais. C’est assez rare que je me dise Canadien, sauf quand je sors mon passeport à l’international. Le Québec, c’est ma nation.

Certains Montréalais se définissent avant tout par leur appartenance à leur ville. Sentez-vous que cette identité urbaine prend davantage de place dans la jeune génération qu’elle pouvait en avoir autrefois ?

A.D.C. : Je pense que ç’a toujours été le cas.

H.P. : Montréal, c’est la plus grande ville du Québec. Il y a toujours eu une fierté et un attachement important envers l’identité montréalaise.

A.D.C. : Cette question, c’est vraiment une question que les Québécois aiment se poser entre eux à l’occasion. Soit parce qu’ils veulent savoir honnêtement comment l’autre personne se sent, soit pour essayer de coincer l’autre ! C’est le genre de question que l’on pose à table pour s’amuser.

H.P. : Alors toi, Antoine, comment est-ce que tu te définis ?

A.D.C. : L’historien en moi adore la référence à ce qui est canadien-français, mais je comprends que la réalité a bien changé. Moi, le drapeau du Canada, je l’aime. J’adore le drapeau du Québec. C’est un symbole fort. Mais je n’y vois pas de contradiction et je ne vois pas pourquoi il faudrait opposer l’un et l’autre. C’est un faux dilemme.

Quelles sont les autres questions qui peuvent créer des débats lorsque vous êtes entre amis ? Y a-t-il un sujet qui remplace ce que la question nationale représentait en 1995 ?

H.P. : Comme j’ai 30 ans, et ce n’est pas une attaque envers Antoine ou son père [l’ancien premier ministre Jean Charest], c’est certain qu’une frange de mes amis ont été politisés en 2012. Ils ont commencé à s’impliquer socialement et à avoir des revendications pour un Québec plus équitable à cette époque. Je crois que beaucoup de nos débats sont maintenant liés au clivage gauche-droite.

A.D.C. : Les questions identitaires reviennent souvent dans les sujets de conversation. Ce qui est intéressant, c’est que ces sujets font le lien avec la question nationale, parce que la question nationale est une question d’identité. On va donc parler de laïcité, on va parler de religion, et à un moment donné dans la conversation, on va finir par parler de la question nationale ! Ensuite, pour les jeunes, l’environnement et les changements climatiques sont aussi deux sujets importants.

Avec la pandémie de COVID-19, qui mène les gouvernements à s’endetter lourdement, mais aussi les changements climatiques qui promettent des défis majeurs au cours des prochaines décennies, craignez-vous que votre génération soit politiquement condamnée à gérer un budget et des problèmes, plutôt que de rêver à de grands projets comme ont pu le faire les générations précédentes ?

A.D.C. : Je trouve au contraire que c’est une occasion en or pour se projeter dans l’avenir et sortir des sentiers battus. La priorité actuelle, c’est la gestion de la pandémie. Mais ensuite, il faudra préparer la relance économique. J’ai défendu par le passé l’idée d’un revenu minimum garanti. Je pense que dans un environnement économique où les gens changent plus souvent d’emploi, où il y a une précarisation des emplois, cette idée mériterait d’être creusée. On remarque aussi que les provinces sont à l’avant-plan dans la lutte contre le coronavirus. Les provinces devraient jouer un plus grand rôle dans le Canada. Moi, je rêve qu’on fasse du Sénat canadien une Chambre des provinces. C’est ce que les Allemands ont.

H.P. : Je suis d’accord avec Antoine, sauf sur la question du Sénat. Je vais laisser ça aux fédéralistes pour trouver comment rouvrir la Constitution. Mais je suis d’accord qu’on n’est pas pris à gérer que des conséquences. Il y aura une relance économique. Il faut qu’elle soit plus juste, plus verte, tournée vers les valeurs québécoises. C’est comme ça qu’on va arriver à se sortir du marasme causé par la COVID-19.

En terminant, que souhaitez-vous à la génération montante de politiciens, pour l’avenir du débat démocratique au Québec ?

H.P. : Il faut se souhaiter des débats sains, avec une présence des médias sociaux atténuée. On ne peut pas voir l’avenir du débat démocratique avec des menaces de mort, avec des trolls. Il faut que l’on puisse avoir des discussions comme celle que nous avons présentement. Je reviens souvent à l’exemple qui est lié à mon grand-père, quand il a dit « mon premier ministre » et qu’il a traversé la Chambre pour serrer la main de Robert Bourassa, après un discours. Moi, c’est beaucoup de cette façon que je veux faire de la politique.

A.D.C. : Je suis entièrement d’accord. Et malgré les évènements récents [un nombre croissant de politiciens sont la cible d’attaques violentes sur les réseaux sociaux depuis le début de la pandémie], on a au Québec un débat démocratique en bonne santé. On peut s’en réjouir. Je fais le lien avec la COVID-19. La pandémie a mis en relief qu’il y a des inégalités importantes, même si le Québec a une protection sociale plus généreuse que d’autres sociétés. Il y a tout de même eu une prise de conscience que les gens qui font des travaux manuels, pas des travaux qui requièrent les grands diplômes, sont tout aussi importants. Ces gens jouent un rôle fondamental dans nos vies. J’espère que nos prochains débats porteront sur des questions de politiques de solidarité sociale et de justice. Ces gens-là ont un rôle indispensable dans nos sociétés, il est temps qu’on revalorise leur rôle.

Note aux lecteurs : La table ronde qui a réuni Hadrien Parizeau et Antoine Dionne Charest s’est déroulée sur Zoom, pandémie oblige. Pour limiter la longueur des textes, les propos ont été raccourcis.